L'Ame de la liberté
Entretiens du Révérend Père Robert A. Sirico avec le
Professeur Flavio Felice
Traduction française par Claire Chapman et Jean-Philippe Dalbin
Acton Institute for the Study of Religion and Liberty
Juin 2003
La liberté fondée en responsabilité[1]
M.Flavio FELICE Votre ambition intellectuelle majeure cherche à
réconcilier la religion et la liberté, habituellement décrites
comme étant antinomiques.
Père Robert SIRICO Au début, lorsque j’ai commencé
à attirer l’attention sur une synthèse possible entre religion
et liberté, l'on m’a effectivement soutenu que les deux étaient
incompatibles. En un sens, cela se comprend puisque le principe moral de la
religion s'identifie à l’autorité, alors que la liberté
est inversement présentée comme absence d’autorité.
Cette contradiction apparente commence toutefois à se dissoudre dès
lors que l’on médite sur la distinction entre autorité et
pouvoir, posée par le sociologue Robert Nisbet. Nisbet démontre
que autorité et pouvoir constituent deux formes de restrictions mais,
tandis que le pouvoir prend une forme externe, l’autorité revêt
une forme interne. Par le pouvoir, nous sommes contraints ; vis-à-vis
de l’autorité, nous aquiesçons. Alors que le pouvoir n'a
nul besoin de considérer le besoin de consentement intérieur,
l’autorité trouve sa légitimité en nous persuadant
de ce que nous devons faire, même s'il ne s'agit pas vraiment ce que nous
aurions aimé faire en priorité.
Même sans parler de religion, nous avons tous fait l’expérience
de l’autorité, via les coutumes, l’étiquette,
la hiérarchie professionnelle, voire scolaire. Plus communément,
le foyer peut être décrit comme le lieu privilégié
de formation et de diffusion de l'autorité, des parents vers les enfants
ou entre époux. Nos parents ne nous ont pas permis de choisir notre langue
maternelle ou la manière de prendre un bain; nous ne sommes pas compétents
pour faire de tels choix. En effet, le degré de latitude dont nous disposons
dans nos choix dépend de notre capacité à choisir de manière
responsable.
Ce qui suggère que l’autorité ne s’applique pas de
manière unilatérale. A la maison, pour reprendre le précédent
exemple, la plupart des parents préféreraient probablement faire
autre chose plutôt que de conduire leur enfant à l’anniversaire
d’un ami, mais nous le faisons parce que c’est nécessaire.
Une vaste structure d'autorité encadre les décisions que nous
devons prendre, même dans les sociétés les plus libres ;
il conviendrait même de dire que la présence de l'autorité
sociale doit être d'autant plus intense que la liberté est approfondie.
Nous avons trop tendance à penser, sincèrement, que être
libres signifie «faire ce que l’on veut» ; mais nous ne comprenons
pas que la liberté constitue surtout le cœur du fonctionnement correct
d'une société.
F.F. Pensez-vous que votre définition de la liberté
soit devenue rare ?
R.S. Non. En ce qui me concerne, je m'efforce de décrire ce concept
au regard de la réalité de nos vies quotidiennes. La liberté
sans le telos ne procure qu’un ensemble de possibilités
ouvertes et, si un individu se limitait à la possession de telles options
ouvertes, il se retrouverait avec bien peu à la fin. Exercer sa liberté
veut donc dire également prendre la responsabilité de choisir
ce qui est bon et juste, d’embrasser ce qui est vrai et, par-là
même, d’exclure les autres possibilités. Quand nous nous
marions, ou suivons notre vocation religieuse, ou encore acceptons un emploi,
nous écartons les autres options. Dès lors, nous choisissons
de limiter nos libertés à partir du moment où nous prenons
des responsabilités.
La liberté seulement définie comme absence de contraintes est
la source de nombreuses souffrances dans le monde. A long terme, cette conception
laisse les gens mécontents. Trop souvent, d'ailleurs, ils le comprennent
trop tard et tristement ils s'aperçoivent qu’ils ont passé
leurs vies à proclamer leur liberté, sans avoir bâti autour
d’eux les structures d’autorité et d’engagement qui
portent les vrais fruits. Ils tergiversent à propos de ce qui aurait
pu être, et sont forts mécontents de ce qui est. La liberté
doit toujours et partout être ordonnée à la vérité.
F. F. Si le but de la liberté est de permettre le choix de
ce qui est bon et vrai, pourquoi ne cherchons-nous pas à éliminer
une fois pour toute, tous ensemble, les risques de faire le choix du mal et
du faux ?
R. S. Votre question soulève un point important, auquel il est
souhaitable de répondre prudemment. Tout d’abord, la liberté
prend de nombreux aspects en société. Des gens différents
produisent divers types de cultures. Autrement dit, il n’existe pas un
modèle unique de liberté. Par exemple, l'on rencontre d'un pays
à un autre des coutumes d’échange distinctes. Personne ne
se risquerait à marchander avec un négociant allemand, mais si
quelqu’un refusait de négocier avec un commerçant d’un
pays arabe, il pourrait déclencher une dispute. La multitude des traditions
et coutumes génère différents climats sociaux, et la liberté
doit être appréhendée comme un facteur essentiel qui œuvre
à l'épanouissement de ces divergences culturelles. C’est
l’une des raisons pour lesquelles il est nécessaire de permettre
le choix de ce qui est bon et vrai.
Maintenant, admettons que l’on détienne un morceau de vérité
applicable à toute culture. Par exemple : Tu ne convoiteras pas.
Généralement, il serait préférable de vivre au sein
d’une société qui serait parvenue à bannir ce vice.
Pourtant, comme la tradition du libéralisme classique l’argumente
(et je l’accepte), il ne suffit pas de connaître et faire ce qui
est juste et vrai, parce que la liberté, c'est-à-dire la reconnaissance
du mérite intrinsèque lié à la liberté humaine,
fait partie de la vérité. Sur l’aspect religieux
du débat, c’est à cet endroit que je ne suis pas d’accord
avec beaucoup, qui sont tentés de refuser les risques associés
à la liberté.
Le problème des systèmes totalitaires d’organisation sociale
ne se situe pas seulement dans leur tentative d’imposer des erreurs et
des mensonges. Ces systèmes ont de même tort lorsqu’ils essaient
d’imposer la vérité par l'entremise d'un ensemble d’obligations,
qui néglige la conscience humaine. Voilà le véritable despotisme.
Le postulat moral fondamental de la liberté repose sur l’idée
que faire le bien inclut la possibilité de faire le mal, tant que l’on
ne fait effectivement de mal à personne ; il inclut aussi l’obligation
morale, mais pas toujours légale, d’entraîner nos consciences
à embrasser ce que l’on sait être vrai.
Bien que la liberté constitue une partie de la vérité,
elle n’est pas synonyme de comportement moral. Il est plus correct de
dire que la liberté comporte un potentiel moral. Tout acte économique
décidé librement n’est pas un acte moral, de même
il ne doit pas inversement être perçu comme un délit au
sens légal. Les choix d'investissements que les capitalistes effectuent
ne sont pas nécessairement vertueux, mais utiliser l’appareil coercitif
de l’Etat pour réorienter ces investissements pose aussi des problèmes
moraux et crée des déstructurations économiques qui peuvent
faire offense au bien commun.
La même chose est vraie en ce qui concerne les décisions d’achat
des consommateurs. Bien souvent, désormais, les parents vont choisir
une maison plus grande ou une voiture plus sophistiquée plutôt
que de décider d’avoir plus d’enfants : un tel choix pourrait
être incompatible avec une obligation morale, mais ce comportement n’est
pas, et ne devrait pas être illégal. Bref, il n’existe pas
de raccourci pour créer une société de gens libres et vertueux
: Nous devons permettre la liberté d’acheter et d’investir,
et travailler sur le plan spirituel et culturel pour inspirer les consciences
individuelles, dans le but de prendre en compte les objectifs éthiques.
F. F. Il semble que vous critiquez une perception de la liberté
individuelle très répandue de nos jours, tandis que, dans le même
temps, tous critiquent vivement la liberté économique.
R. S. Je ne fais ici que reprendre le dilemme posé par Tocqueville,
qui avait observé que, dans l'Europe du début du XIXe
siècle, la pratique de droits propres à certains individus disparaissait
rapidement, tandis que l’idée de la toute puissance et autorité
unique de l’État prenait sa place. Pendant cette transition - qui
ne se limite désormais plus à l’Europe, mais affecte toutes
les sociétés - des institutions intermédiaires telles que
l’Église et l’autorité familiale sont érodées.
Il ne reste plus que la revendication de quelques individus qui prétendent
pouvoir faire ce qu’ils veulent, alors même que le pouvoir de l’État
s'immisce dans tous les aspects de leur vie.
Cela dit, je ne pense pas que la situation soit désespérée.
Par contraste, j'entrevois une transition vers la véritable liberté,
qui sera marquée par deux tendances principales. Premièrement,
les personnes devront s'enquérir d'une plus grande responsabilité
dans leur vie de tous les jours et, dès lors, se rattacheront davantage
à des institutions telles que la famille ou leur Église. Deuxièmement,
l’État devra alléger son emprise démesurée
sur les secteurs économiques et culturels, et il devra aussi comprimer
son rôle afin de se conformer à sa nature d’instrument du
maintien de l’ordre et de bras de la justice. La relation entre ces deux
tendances est une relation de renforcement mutuel.
Une société doit avoir une orientation. La question est de savoir
si le sens emprunté est le fruit d’une formation morale, d’une
conduite interne, d’une discipline spirituelle intérieure, et d’une
compréhension correcte de la personne humaine, ou s'il est imposé
de l’extérieur via des contraintes politiques. Une société
a besoin de coutumes et de règles pour se gouverner. Nous devons choisir
qui de l’État ou de la société civile en sera la
source. C’est un choix fondamental entre la liberté et le despotisme.
Aux origines de la liberté individuelle, la foi judéo-chrétienne
F. F. En tant que prêtre, vous devez probablement rencontrer
des gens qui appréhendent vos demandes de plus grande liberté
comme étant quelque chose de dangereux en soi, surtout dans le domaine
économique.
R. S. C'est évident. Et je les comprends : ils associent toujours
liberté et chaos social, dégradation morale, licence. Je m'imagine
très bien qu’un ange pourrait avoir dit à Dieu, à
l’aube de la Création : “N'octroyez pas le libre-arbitre
au genre humain ; regardez de quoi il peut en retourner ! Les hommes vont ternir
la loi naturelle et seront incapables de vivre des vies qui reflètent
votre gloire !” Mais Dieu nous a offert la liberté ; ce qui a ultimement
conduit au rejet de Lui-même.
Il est très révélateur que la liberté soit au coeur
de notre rédemption. Son propre Fils a fait le choix de donner de Lui-même
pour que nous soyons sauvés. C'est dans le jardin de Gethsémani,
quand notre Seigneur corrige les erreurs commises dans le Jardin d’Eden,
que cette idée acquiert toute sa signification. Il dit : “Non pas
comme je veux, mais comme tu veux.” C’est une soumission libre à
la volonté du Père. Saint Paul a écrit que la mort de Jésus
sur la croix était volontairement choisie par Lui. L'exemple du Christ
est tel qu'en se livrant lui-même librement pour nous, nous ne pouvons
faire autrement que de donner volontairement de nous-mêmes pour les autres.
La nature volontaire de l’acte et de l’offre de rédemption
dévoile la raison pour laquelle nous pouvons être qualifiés
de "choisis de Dieu". Nous ne sommes pas anéantis sur le champ
à cause de nos péchés. Nous ne sommes pas rejetés
d’emblée. C’est la même liberté qui nous permet
de commettre des péchés ou de choisir le chemin de la pénitence.
La race humaine a reçu une offre de rédemption, mais c’est
par notre propre acte de soumission à Lui, exercé par la volonté
humaine, qu’elle prend effet. Ce sont ces séquences de choix libres,
à travers le temps, qui forment notre caractère et, éventuellement,
notre destinée.
Donc, oui, dans un certain sens, la liberté génère une
forme de désordre pratique dans nos vies morales. Mais ce désordre
est impliqué dans la structure de la réalité que Dieu lui-même
a créée et ordonnée. Je ne pense pas que des théologiens,
encore moins des hommes d’État, puissent parvenir à annuler
la libre volonté que Dieu lui même n’a pas supprimée
bien que Lui seul ait été en position de le faire.
Cependant, cela ne signifie pas que nous ne devions point émettre
de jugement ; Dieu lui-même le fait, et il est mécontent lorsque
nous n’utilisons pas notre liberté à bon escient. Mais,
dans une société libre, ces jugements relatifs aux comportements
d'autrui ne doivent pas toujours se concrétiser dans une forme de coercition
et de contrainte.
F. F. Que dites-vous à ceux qui épousent le message
de la liberté mais craignent le programme religieux et moral que vous
décrivez ici ?
R. S. Il y a une part du coeur humain qui comprend le besoin de structure
morale et spirituelle dans nos vies, le besoin d'approcher une certaine transcendance.
Dieu a inscrit cet élan dans nos coeurs. Le christianisme cristallise
concrètement ce mouvement parce que nous vénérons un Dieu
qui s’est fait homme, est mort pour nous absoudre.
Nous devons rappeler à celles et ceux qui aiment la liberté mais
rejettent la foi que notre perception de la liberté a émergé
dans le contexte des cultures juive et chrétienne. En parcourant les
Saintes Écritures, nous pouvons voir se dérouler l’histoire
de la liberté : d’abord dans le Jardin d’Eden, à travers
les commandements qui définissent sans ambiguïté les questions
du mien et du tien, ensuite par le biais de la sainteté
du mariage et l’importance à dire la vérité. Tout
cela nous conduit inexorablement à l’idée de voir en la
liberté le fondement de l’ordre social.
Il est certes vrai que l’idée de liberté trouve un écho
dans d’autres cultures, parce que la vérité est universelle.
Mais les traditions judéo-chrétiennes nous enseignent une signification
extraordinairement cohérente de ce qui constitue la base inébranlable
de la liberté, dans le sens où nous l’entendons, c'est-à-dire
avec cet accent porté sur la dignité inhérente à
la personne humaine, l’intégrité et la légitimité
morale de la propriété privée, la fondation éthique
de l’avancement économique et social, les devoirs et limites de
l’État. Ce ne sont là rien d'autre que les implications
sociales de la Foi.
Dans la chrétienté, la dignité propre de la personne,
en particulier, a la priorité sur l’État, la tribu et même
sur la famille. C’est pourquoi, dans l’histoire de la Foi, il est
impensable qu’un parent, par exemple, puisse tuer son propre enfant. Par
contraste, dans certaines cultures, le meurtre est acceptable si l’enfant
atteint un certain niveau de désobéissance ou de manque de respect.
Dans la chrétienté, il ne saurait en être ainsi. Aussi
importante que soit la famille, l’individu est toujours prioritaire et
ses droits ne sauraient être violés, même par ses parents.
Le choix d’un époux, eu égard à la loi et à
la tradition chrétiennes, ne saurait être forcé par les
parents. Pour qu'un mariage soit validé, le consentement libre et non
contraint est exigé par le droit canonique. Une égale dignité
s’applique aux personnes âgées, qui ne sont pas éliminées,
mais inversement révérées.
F. F. Et ces implications sociales de la foi ont exercé une
influence sur le type de systèmes économiques et politiques qui
ont pu se développer dans la culture chrétienne.
R. S. Avec le temps, en effet, elles ont permis l'émergence d'un
ordre économique qui garantit aux personnes le droit de posséder,
créer, passer des contrats et prospérer. Dès lors, ces
droits ne pouvaient qu'être liés à de strictes obligations
morales et sociales.
Au deuxième siècle, nous trouvons à Antioche les premières
personnes qui se définissaient elles-mêmes comme “Chrétiennes,”
que les apôtres eux-mêmes avaient évangélisées.
Des documents de cette période révèlent qu’une épidémie
se répandit. Presque tout le monde prit alors la fuite. Celles et ceux
qui étaient contaminés étaient demeurés en ville.
Eh bien, un soldat romain, dans un message qu'il envoya à Rome, décrivait
un fait très curieux à ses yeux : “Des gens d'Antioche,
qui ne sont pas malades, prennent soin des mourants, risquant ainsi eux-mêmes
leurs vies. Ce sont des disciples de Jésus.”
Pour l’époque, cette attitude était inconcevable. L’Antiquité
n’a jamais entretenu un tel niveau de respect pour la dignité humaine.
Au Moyen Âge, cette bienfaisance s'institutionnalisa au sein des maisons
religieuses. Les gens s’habituèrent à accompagner les malades
dans des monastères et couvents pour qu’ils y reçoivent
les soins médicaux disponibles et soient guidés vers une mort
sainte. Ce furent les premiers établissements de soins palliatifs, et
les bases de l’hôpital tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Ce n’est pas par accident que nous avons aujourd'hui accès à
ces institutions, que les individus possèdent des droits qui ne peuvent
être transgressés, et que nous croyons que les gens ont une dignité
intrinsèque. La foi chrétienne en est l'origine. Se demander si
ces institutions et idées culturelles auraient pu apparaître, comme
par magie, en dehors de la chrétienté est un exercice improductif
; le fait est que c’est la chrétienté qui les a provoquées
et que le lien causal est suffisamment clair pour être observé
par tout érudit honnête.
Le rôle de l'Etat et de l'Eglise
F. F.: Beaucoup de gens perçoivent la Chrétienté
comme une force politique et une menace potentielle pour la liberté.
R. S. C’est remarquable. L’ère chrétienne
toute entière a systématiquement cherché à développer
l’idée que l’Église et l’État ont des
fonctions séparées et distinctes au sein de la société.
Depuis le commentaire de notre Seigneur distinguant ce qui appartient à
César de ce qui appartient à Dieu, en passant par Saint Augustin,
la doctrine de Jean Calvin sur la souveraineté divisée, Saint
Robert Bellarmin, jusqu'à la déclaration sur la liberté
religieuse de Vatican II, nous pouvons observer que la chrétienté
tend vers une position qui, non seulement, défend mais aussi sauvegarde
les droits des gens contre l’État. Dès lors, je serais enclin
à penser que la participation plus grande de chrétiens à
la sphère politique devrait précisément se traduire par
une plus grande liberté personnelle plutôt que de la réduire.
Quelles idées religieuses découvre-t-on derrière la Révolution
française, la Révolution bolchevique et le National Socialisme
— les trois épisodes historiques qui ont été à
la source des évènements politiques les plus meurtriers, qui ont
fait le plus offense à la liberté ? Leurs hypothèses religieuses
furent, dans les 3 cas, athées et païennes. Pourquoi, dès
lors, personne ne craint-il plus aujourd'hui ces mouvements, ne voit-il plus
en eux une menace pour la liberté? Peut-être ne menacent-il plus
personne ? Toutefois, l'expérience invite à la prudence.
Regardons maintenant ce que l’on appelle souvent, avec dérision,
la “droite religieuse” aux Etats Unis : Que veulent ses représentants
? Que le gouvernement cesse d’intervenir dans des secteurs tels que l’éducation,
les arts, les églises, et qu'il ne s'immisce pas dans la gestion de la
vie familiale. Ce qu’ils combattent, pour la plupart, a trait à
l’empiètement du gouvernement dans des domaines dont ils estiment,
à juste titre je pense, qu’ils devraient être laissés
à la société civile, y compris la famille et l’Église.
En d’autres termes, la plupart d’entre eux, à part quelques
exceptions, travaillent à faire reculer les empiètements sur la
liberté.
F. F. Quelle est l’origine de l’idée qui limite
le rôle de l’État ?
R. S. Quand Jésus a dit clairement que certains aspects de la
vie appartiennent à Dieu et non pas à César, il se faisait
l’écho d’une ancienne sensibilité juive. L'antique
Israël avait des tribunaux qui n’étaient pas des tribunaux
d’État, des systèmes juridiques qui ne venaient pas des
rois, mais plutôt des prophètes.
Historiquement, quelques uns des meilleurs écrits anti-étatiques
se trouvent dans les écritures juives. Souvenez-vous du passage dans
lequel le peuple d'Israël demande que David soit roi et que le prophète
et juge Samuel lui rappelle ce qu’un roi fait : Il taxe, il commence des
guerres, il envahit et détruit la famille.
On trouve également dans l’histoire juive un thème constant
sur l’esclavage et le servage opposé à la rédemption
et libération ; la distinction est lumineuse. Au cours de l’histoire
américaine, ces thèmes résonnèrent intensément
au sein du mouvement anti-esclavagiste. De fait, l’idée de fuir
la captivité et de découvrir la terre promise, composée
de prospérité et de liberté, constitue une raison de vivre
pour tous ceux qui luttent, cherchent à s'affranchir de l’esclavage
aujourd’hui encore.
L'histoire juive possède un pouvoir d’inspiration qu’il
convient de ne pas négliger. Les premiers chrétiens, qui se trouvaient
sous la coupe du gouvernement tyrannique de Rome, s'en sont probablement inspirés.
La chrétienté a élevé ce thème à un
niveau de réflexion transcendantal relatif au besoin de libération
de l’esclavage du péché et de la structure institutionnalisée
du péché.
F. F. Vous ne niez pas qu’il existe également une tendance
contraire dans l’histoire chrétienne, qui est appelée, à
tort ou à raison, Constantinisme.
R. S. On trouve cette tendance dans la droite politique en la personne
de certains monarchistes. Certaines personnes de ce milieu m'ont soutenu que
les États-Unis étaient irrémédiablement corrompus
parce qu’ils n’étaient pas fondés sur une monarchie.
C’est une doctrine qui me laisse perplexe et qui est aussi stupide que
sans influence. Il existe également une autre tendance qui appréhende
la Constitution des Etats-Unis comme un élément d’un magistère
extraordinaire et voit en la théocratie la seule solution à la
crise culturelle actuelle.
Le néo-constantinisme de gauche constitue toutefois un problème
plus sérieux. Ses partisans tentent d’établir sur la terre
un royaume de Dieu séculaire, édifié sur une lecture chrétienne
du socialisme ou de l’environnementalisme. Ces groupes, qui empilent hérésie
sur hérésie, ont commencé à gagner de l’influence
au début du XXe siècle sous la houlette du mouvement
de l’évangélisme social, encore très actif aujourd’hui
au sein d'organisations tel que le Conseil National des Églises. Et,
contrairement à la droite religieuse, la gauche religieuse est traitée
avec sympathie par les médias et le monde académique.
Aucun de ces groupes ne retient l’avertissement du Christ, à savoir
que Son royaume n’est pas de ce monde. Toute tentative de court-circuiter
le processus évangélique, en utilisant l’État pour
imposer une vue personnelle de la vertu (une vue qui, en général,
finit par ne pas être vertueuse du tout), inclut une distorsion du message
de l’Évangile, qui est avant tout spirituel et non pas politique.
Ce que ne réfute point le fait qu’il y existe effectivement une
dimension politique du christianisme, mais sa contribution capitale est d’insister
sur le fait que l’État doive restreindre et refréner son
appétit pour l’argent et le pouvoir. Le message chrétien
cherche à affranchir l'homme du pouvoir arbitraire et, dès lors,
le développement de sainteté personnelle dans un contexte de liberté
culturelle, politique et économique.
F. F. Pouvez-vous nous en dire davantage sur les courants politiques
que vous jugez hétérodoxes au sein de la tradition chrétienne
?
R. S. En observant l’histoire de l’État-nation, on
s’aperçoit qu'il émerge en premier lieu sous les monarchies
européennes des XVe et XVIe siècles, c'est-à-dire
quand les États ont commencé à créer des structures
bureaucratiques qui ont transcendé le dirigeant du moment. Ces nouvelles
structures, issues d'un processus historique qui consacra la transition entre
la féodalité et la modernité, ont commencé à
développer une logique indépendante de la volonté du monarque
et s'implantèrent dans l’establishment ecclésiastique.
L’Église et l’État demeuraient séparés
de façon formelle mais se rapprochèrent à travers des arrangements
modus vivendi : L’État accordait des faveurs à l’Église
et, en retour, l’Église accordait une légitimité
morale à l’État, y compris à ses guerres. Le problème
ne venait pas de la théorie chrétienne, qui restait solide, mais
plutôt des pratiques du monde.
Jusqu’au début du XXe siècle, nous trouvons
des catholiques qui veulent investir le pape d'un pouvoir temporel. Le problème
ici est moins le fait que l’Église pourrait corrompre l’État,
mais que l’Église pourrait compromettre sa mission en cherchant
à obtenir des faveurs de l’État. L’État est
capable d’utiliser toutes les excuses possibles pour étendre son
pouvoir —même la religion.
Certains des écrits politiques de la fin de l’école scolastique
réagirent contre ces relations de plus en plus confortables pour les
uns et les autres en publiant des travaux superbes sur les droits entérinés
indépendamment par l’Église et la famille contre
l’État. Quelques uns de ces théoriciens sont même
allés jusqu’à circonscrire les conditions qui pourraient
apporter une justification morale à une résistance active contre
l’État, voire même à une révolution. Les monarchies
européennes furent les premières à susciter l'existence
d'un lien entre “romantisme” et "rébellion" —
une revendication que l’on peut encore entendre aujourd’hui.
Après tous les problèmes auxquels les États furent confrontés
à la fin de la période médiévale, de nouvelles difficultés
surgirent après la Réforme. Le talon d’Achille de certains
de ces mouvements était leur nationalisme historique de facto
: depuis le début, il leur manquait une dimension internationale, et
leur préférence pour les dialectes locaux forgea des groupes de
partisans parlant la langue de leurs dirigeants. Cette situation introduisit
des dangers comparables à ceux que l’on vit dans les années
trente en Allemagne, quand les chrétiens furent trop lents à comprendre
ce qui se tramait sous leurs yeux. Encore aujourd’hui, la foi lutte pour
dépasser l’esprit politique de clocher et élargir ainsi
sa portée universelle, via l’évangélisation.
Dans les deux cas l’étatisation de ces tendances religieuses est
hétérodoxe. Calvin et Luther défendaient fermement leurs
vues sur l’Église et l’État en tant qu’institutions
ayant des fonctions différentes qui reçoivent leur légitimité
respective. Par ailleurs, nous avons déjà présenté
la position catholique qui dit que la Cité de Dieu et celle de l’homme
divergent, chacune ayant sa propre revendication légitime à l’autorité.
J’ajouterai que la tradition orthodoxe, qui avait également développé
des liens politiques malheureux avec l’État-nation, est en train
de reconnaître les limites de son électorat national et de travailler
à une globalisation, une solidarité internationale, en accord
avec une restriction du degré de dépendance vis-à-vis de
l’État-nation.
L'idée chrétienne de la liberté individuelle confrontée
à l'histoire des idées
F. F. Et que deviennent les aspects positifs propres à ces
traditions ?
R.S. La tradition protestante bénéficie de pasteurs qui
ont été des hommes au sens pratique, qui connaissent et comprennent
le monde de la justice, des affaires et du travail. C’est là que
se situe la plausibilité superficielle de la thèse de Weber qui
décrit le protestantisme comme la source de l’éthique capitaliste.
C’est une doctrine toutefois inexacte parce que la théorie, la
pratique et la moralité de l’économie des affaires ont des
racines qui commencent bien avant la Réforme. Weber ignore de même
l’activité entrepreneuriale, ou la redéfinit quand il la
trouve dans des pays catholiques.
Néanmoins, il est vrai que la tradition protestante, du moins avant
le XXe siècle, embrassait l’idée que la communauté
entrepreneuriale a des vertus distinctes. Il serait impossible de comprendre
la fondation des États-Unis sans lire leurs sermons. Par contraste, la
réserve et les origines aristocratiques de l’ancienne caste de
prêtres au sein du catholicisme la rendaient plus susceptible de dédaigner
le labeur et les activités bourgeoises de la société capitaliste.
Le débat qui cherche à déterminer la tradition la plus
favorable au commerce tourne principalement autour de ce que l’on appelle
“capitalisme”, un terme d'obédience marxiste. Il est arbitraire
et artificiel de le dater à la Révolution industrielle. Si nous
considérons que l’entreprise est fondée sur la propriété
privée et le capitalisme sur l’investissement, nous en trouvons
des éléments à travers l’histoire de la civilisation
tout entière.
Bien avant que les disciples de Saint Thomas d’Aquin ne deviennent les
premiers à explorer l’économie, les sociétés
ont produit et échangé, fondées qu'elles étaient
sur les principes de l’économie de marché. Nous devons comprendre
que, sans l'existence d'un marché, c'est-à-dire d'un moyen permettant
d'acheter et de vendre, la barbarie et la famine feraient partie de notre quotidien.
Il était donc d’une importance capitale que les gens comprennent
ce qu'est l’économie. Que professaient ces thomistes ? Un nombre
considérable de thèses qu'enseigne l’Église : les
limites de l’État-producteur d'“assistance sociale,”
le besoin de restreindre les impôts, les mérites d’une monnaie
stable, le besoin de propriété privée et le droit à
l’initiative individuelle, un salaire et un prix justes qui se rapprochent
des salaires et prix du marché, la vocation liée à l'esprit
d'entreprise, le droit d’association, l’impératif moral du
marché libre. Il s'agit là de la tradition de pensée catholique,
qui n’est pas toujours respectée en pratique ; il s'agit
de même de la pratique protestante, pas toujours soutenue par la théorie.
F. F. À un certain moment, ce “libéralisme”
du Haut Moyen-Âge a été associé à l’anti-cléricalisme
de la période classique libérale. Pourquoi et comment cela est-il
arrivé ?
R.S. La Révolution Française y a joué un grand
rôle. Le libéralisme est un mouvement qui a initialement débuté
par une protestation des bourgeois contre les impôts et un gouvernement
oppressif. Par une série de faux pas, ce mouvement est devenu extrêmement
destructeur de propriété, de liberté et de vie aussi, aboutissant
bien sûr à une autre forme de despotisme. On parla beaucoup de
liberté et de fraternité[2] sans songer à
l’origine de ces idées : non pas Robespierre mais la chrétienté
! L’Église fut violemment critiquée comme étant un
"obstacle" à la liberté. C'est encore le cas aujourd’hui.
Le Siècle des Lumières - un mouvement intellectuel profondément
ambigu - peut être comparé à un fils qui reçoit en
héritage l’importante affaire de son père et qui en use
pour promouvoir la thèse socialiste. Cette richesse n’existerait
pas sans l’esprit d’entrepreneur de son père, de la même
manière que la meilleure partie du Siècle des Lumières
— avoir mis l’accent sur la raison, la liberté, l’érudition,
les droits de l’homme, et les avancées culturelles — n’existerait
pas sans le christianisme. Parce que l’héritier ne s'était
pas suffisamment interrogé sur l'origine de son héritage, il l’a
utilisé à des fins mauvaises.
Dès lors, il est de notre devoir d'approfondir notre compréhension
de la distinction introduite par Nisbet entre autorité et pouvoir. De
nombreux penseurs des XVIIIe et XIXe siècles comprenaient
cet impératif : à la fin de sa vie, Frédéric Bastiat,
l’un des plus brillants économistes français du XIXe
siècle, était également devenu un catholique convaincu.
Il est enterré à Saint Louis des Français à Rome.
Bien entendu, les libéraux classiques de l’époque qui étaient
religieux, étaient contre les alliances étroites entre l’Église
et l’État d'une part, et, d'autre part, n’associaient pas
liberté au sens légal et liberté au sens moral. Tristement,
lorsque nous pensons au Siècle des Lumières aujourd’hui,
c’est surtout sa tendance séculaire qui vient à l’esprit.
Pendant et après la période du Siècle des Lumières,
il semble qu'une distance grandissante se soit formée entre le monde
des intellectuels libéraux et celui des personnalités importantes
de l’Église. Cette tendance a culminé sous Pie IX, qui commença
sa papauté avec une réputation de libéral, puis se ravisa,
après avoir constaté les dangers du mouvement révolutionnaire
socialiste en Italie et en France.
Je n’ai pas l’intention d’insulter ce grand pape (il était
confronté à un bouleversement politique extraordinaire), mais
il est clair que ma propre sympathie est davantage orientée du côté
des catholiques libéraux du XIXe siècle — pas
les modernistes, mais ceux qui trouvaient de bonnes choses dans le Siècle
des Lumières et essayaient de le purger de son anti-cléricalisme
et de son scepticisme. Acton était l’un d’eux, ainsi que
le Cardinal Newman et Antonio Rosmini-Serbati.
Acton et Newman connaissaient bien eux-mêmes les racines chrétiennes
de la pensée libérale, et ils aidèrent à ouvrir
la voie d'une compréhension de l’influence culturelle profonde
que la chrétienté pourrait avoir dans un monde dénué
du pouvoir temporel du passé. Le libéralisme plus large de cette
période se mélangeait un peu avec le Modernisme et la notion d’individu
autonome. Cela explique pourquoi, à l’époque, l’on
regardait les deux avec un certain scepticisme. Plus tard, nous avons compris
qu’ils avaient perçu des vérités que les autres n’avaient
pas saisies à ce moment là.
F. F. Vous recommandez donc que nous lisions Locke et Jefferson avec
les yeux du croyant.
R.S. Cette expression, “les yeux du croyant”, implique une
sorte de vision trouble ; donc, je dirais simplement que nous les lisions sous
le couvert du prisme historique et que nous y apportions la perspective théologique
qui leur manque. Nous pourrons ainsi apprendre quelque chose de différent.
Et nous pourrons corriger leurs pensées lorsqu’elles sont fausses.
Je comprends que cette grille de lecture puisse faire l'objet d'une controverse.
Cependant, Léon XIII et Jean Paul II ont emprunté tous deux le
concept lockéen de ‘’homesteading” (endroit que les
premiers occupants font fructifier et qui devient de fait leur propriété)
pour soutenir leur défense des droits de propriété, institution
applicable non seulement à la terre mais aussi aux inventions et aux
fruits du travail de chacun. Rerum Novarum et Centesimus Annus
limitent toutes deux les droits de l’État à s'immiscer dans
l’économie et la société. Elles demandent aux travailleurs
de rejeter le socialisme et l’idée que la relation entre employé
et capitaliste fourmille de conflits ; et, par contraste, les invitent à
épouser une liberté vraie au sein d’une société
harmonieuse. C’est la meilleure tradition de pensée chrétienne
: prendre ce qui est vrai d’une autre tradition et, sachant que si c’est
vrai, cela devrait faire partie et fait partie d’une compréhension
chrétienne élargie.
La foi essaie d’être synthétique sans être synchronisée.
Quand une nouvelle idée apparaît, quelle qu’en soit la source,
y compris les sciences, l’Église apporte un cadre intellectuel
qui légitime la méthode scientifique, ainsi qu’un rectificatif
moral. Parfois, il peut se passer des décennies ou même des siècles
avant que ce processus de reconnaissance ne soit enclenché. C’est
pourquoi nous devons permettre que l’entendement chrétien grandisse
et se développe, sans renier le passé mais en incorporant toujours
les nouvelles connaissances. C’est ainsi qu’on développe
une compréhension plus grande de la Vérité de Dieu.
F. F. Vous parlez de Lord Acton. Entre parenthèses, pensez-vous
qu’il ait eu tort ou raison, durant Vatican I, de faire pression aussi
durement contre la définition de l’infaillibilité pontificale
?
R.S. Il est extrêmement important de reconnaître, qu’avant
le concile, il n’y avait pas d’interprétation commune sur
ce que la définition devait être. Et, ensuite, alors que les débats
se sont traînés pendant des mois, il n’y a pas eu de schéma
préparatoire que les gens auraient pu examiner. Tout le monde savait
que c’était à l’ordre du jour, mais personne ne savait
si la définition serait large ou non. Je pense qu'il s'agissait d'une
erreur stratégique de la part de la Curie parce que cela a porté
à confusion, suspicion et acrimonie.
La conjecture d’Acton était celle de bien des libéraux
de l’époque : il pensait que Pie IX favorisait une définition
d’infaillibilité qui aurait non seulement inclus la foi et la morale
mais aussi la politique et l'histoire, et qui aurait été appliquée
de façon rétroactive pour sanctifier toutes les actions de papes
du passé en ce qui concerne les affaires temporelles. Il existait des
groupes qui pensaient que le pape aurait dû être non seulement à
la tête de l’Église mais aussi à la tête du
monde. Acton trouvait cette idée intolérable.
Finalement, cette définition ne fut pas adoptée. Quand les débats
se sont apaisés, Acton lui-même a reconnu que la définition
victorieuse pouvait être comprise à la lumière de la tradition.
Dans une lettre à son évêque, peu après le Concile,
il notait : "Je ne pense pas qu'il y ait un seul mot dans mes lettres publiques
et privées qui ait contredit la doctrine du Concile ; toutefois, si tel
était le cas, ce n'était pas dans mon intention et je souhaite
le corriger." (Lettre d'Acton à Mgr James Brown, évêque
de Strewsbury, 16 décembre 1874.) Pour l'histoire, il convient de rappeler
que le Concile enseigna que le pape ne peut positivement professer d’erreur
lorsqu’il parle ex cathedra sur des questions de foi et de morale.
D’ailleurs, cette définition a fini par restreindre plutôt
que développer le pouvoir du pape, et la doctrine a été
clarifiée encore une fois durant le concile Vatican II, sous le sceau
du développement de l’idée de collégialité.
Acton était un historien, pas un théologien, donc, durant le
Concile, il a concentré ses efforts sur son objectif principal. Cependant,
la question examinée avant même le Concile, n’était
pas politique ou historique mais théologique, un point qu’il n’avait
pas entièrement saisi. Acton était très orthodoxe sur le
plan théologique ; et l’on pourrait même dire qu’il
se soumettait passivement à la tradition en ce domaine. Au bout du compte,
des deux, c'était le Cardinal Newman qui avait une compréhension
plus sophistiquée de la théologie et ce fut lui qui accepta ce
concept d’infaillibilité bien avant Lord Acton.
On pourrait dire que Lord Acton s’est conduit imprudemment ou s’est
exprimé de façon trop débridée au cours du débat.
Il a joué son rôle dans l’histoire et l’on doit admetre
que, quoiqu’il ait fait, il avait les meilleures intentions du monde.
C’est aussi un mythe de dire que Pie XI le détestait ou aurait
refusé d’offrir une bénédiction à ses enfants.
La nouvelle biographie de Acton, rédigée par Roland Hill, établit
le fait que le pape ne l’a pas traité cruellement et n’a
pas refusé de bénir ses enfants.
La doctrine du juste capitalisme présentee par Centesimus Annus
F. F. Ironiquement, le pape est devenu l’un des principaux
défenseurs des libertés qu’ Acton avait passé sa
vie à défendre.
R.S. L’encyclique Centesimus Annus, en particulier, est
un exemple de cette défense. Elle a été publiée
en mai 1991, après que l’Institut Acton fut fondé ; treize
mois plus tard exactement. Nous nous sommes trouvés en bonne position
à la tête d’efforts visant à placer le document dans
le contexte de la tradition libérale plus étendue.
Dans ce document, le pape entreprend un tour du monde des nouvelles tendances
et questions auxquelles le monde se trouve confronté un siècle
après Rerum Novarum de Léon. La chute du communisme était
l’un de ces nouveaux événements, qui a par ailleurs surpris
nombre de personnes dans les cercles du Vatican, tout comme dans les cercles
politiques aux Etats-Unis ; la plupart pensaient que le communisme serait encore
présent au XXIe siècle et que l’Europe de l’Est
ferait toujours partie du bloc soviétique.
Jean-Paul II détenait une position unique pour comprendre le communisme,
à la fois de par son expérience et de par son métier de
philosophe, et il était convaincu qu’il ne pourrait pas durer.
Quand il a commencé à parler d’une Europe unique et chrétienne,
nombreux furent ceux qui n'y croyaient pas ; il s'agissait là d'un pronostic
mystique ; mais il s'est avéré qu'il ne rêvait pas, et anticipait
un futur proche.
Après l’effondrement du communisme, on a cherché une explication
approfondie de sa faillite spirituelle et économique, et on a aussi voulu
fonder un guide moral pour le futur. Centesimus Annus a répondu
à ces deux attentes : il s'agit probablement de l’une des meilleures
encycliques de l’histoire de l’Église — et sans doute
la meilleure encyclique sociale. Jean-Paul II a montré que le problème
du socialisme était anthropologique : il niait la liberté, refusait
de prendre en compte l’initiative individuelle, et rejetait la dignité
inhérente à la personne humaine. On y trouve une élaboration
des plus claires et des plus approfondies sur les mérites du commerce
et de l'esprit d’entreprise.
Nous y trouvons également la réflexion la plus fouillée
de l’idée de subsidiarité, telle qu’elle est offerte
dans l’histoire de l’enseignement officiel de l’Église.
Ainsi, nous y trouvons énoncé le principe politique viable selon
lequel les questions politiques et sociales devraient être débattues
par les individus et les institutions qui seraient les plus proches du problème,
les institutions plus larges intervenant seulement lorsque les négociations
de proximité auraient échoué. Ce principe déplace
la nécessité de preuve vers les institutions plus larges, tout
en mettant en garde contre les dangers d’établir et d’institutionnaliser
ce genre d’intervention.
L'encyclique parle aussi de deux formes de capitalisme : l’une qui prend
ses racines dans l’éthique chrétienne, pour laquelle toute
chose est ordonnée en fonction de la totalité de la personne humaine,
et qui interdit les choix culturels et économiques dans un strict cadre
politique. L’autre qui est éloignée par contraste de cette
éthique : elle permet l'épanouissement du consumérisme.
Jean-Paul II n’aime pas le terme capitaliste et préfère
parler d’économie libre ou économie d’entreprise.
Ce genre de système, d’après lui, est recommandé
aux nations qui ont survécu au communisme.
Il parle trois fois de la stabilité du système monétaire
et discute l’impératif moral qui consiste à étendre
aux nations pauvres la division du travail et le libre échange. Après
la lecture de cette encyclique, l’on ne peut s’empêcher de
penser que Jean Paul II comprend non seulement l’Economie politique mais
a aussi eu accès à la théorie économique développée
par l’École autrichienne.
F.F. Parlons plus particulièrement du consumérisme
et du matérialisme. Ces phénomènes sont-ils intrinsèques
au capitalisme ?
R.S. Le matérialisme est une erreur dans quelque système
qu'il se développe. Il peut aussi bien se manifester dans le capitalisme
que dans le socialisme. Le problème du consumérisme peut, quant
à lui, être abordé de différentes façons.
Il peut s’observer chez la personne qui trouve son identité dans
le désir d’acheter. Cette personne achète pour soulager
son anxiété. De la sorte, elle s'efforce de prendre le contrôle
de sa vie.
Il s'agit là d'un problème spirituel qui ne peut être résolu
par un quelconque changement politique mais à travers une assistance
religieuse et la conversion d’un système qui encourage le financement
de la spéculation par les banques, un système dans lequel la monnaie
n’est pas stable mais inflationniste, en un système qui sauverait
les gens des conséquences naturelles du matérialisme.
Dans mon travail en coopération avec de riches entrepreneurs, je dois
avouer que le problème du matérialisme n’est pas le plus
important. Leur richesse est une conséquence de leur désir de
concevoir un rêve et de le poursuivre inlassablement à travers
le service rendu aux autres. Dès lors, typiquement, leur problème
n’est pas le désir d’accumuler, mais leur échec à
équilibrer le travail avec la vie de famille ou, comme tant de gens,
l’oubli de prendre soin de leur âme. En d’autres termes, les
problèmes spirituels des gens aisés ne sont pas si différents
de ceux de la classe ouvrière.
Nous devons nous souvenir que les gens que l’on appelle “pauvres”
aujourd’hui ont accès à beaucoup plus de richesses matérielles
que les gens riches décrits dans les Écritures, qui avaient souvent
des accointances avec les puissants du moment. Quand les Écritures mettent
les riches en garde, l’intention n’est pas de prendre pour cible
un groupe aux revenus semblables, mais plutôt de critiquer l’état
d’esprit matérialiste. Oui, la richesse offre des tentations, mais
nous commettons une erreur si nous pensons que nous n’avons pas de tentation
parce que nous possédons moins. La vérité est que nous
sommes tous incroyablement riches quel que soit le critère historique
retenu, et nous devons tous lutter pour atteindre notre propre sainteté.
Saint François de Sales dit que les riches doivent être prudents
dans leurs affaires financières : il s'agit d'une forme de discipline
spirituelle. Tout le monde ne doit pas nécessairement distribuer tout
son bien matériel afin d’obtenir le salut ; certains le doivent
et d’autres pas. Nous devons tous trouver le chemin du salut qui
correspond à nos propres vertus et défauts et, in fine,
nous dépendons presque tous de la clémence de Dieu pour notre
propre salut. Être pauvre ne constitue pas nécessairement un passeport
pour la vie éternelle du Paradis.
F.F. Qu’est ce qui, dans l’histoire personnelle du Pape,
a rendu possible cette encyclique?
R.S. Le Pape appartient à une tradition philosophique liée
à l’École Autrichienne. Un philosophe autrichien du XIXe
siècle, Franz Brentano, est le grand-père de deux traditions:
l’une philosophique et l’autre économique. Brentano était
un prêtre qui avait quitté la prêtrise, mais qui était
imprégné de la tradition aristotélico-thomiste, comme l’étaient
la plupart des philosophes de Vienne à l’époque.
Carl Menger, le fondateur de l’École Autrichienne d’économie,
est un collègue de Brentano et, à bien des égards, son
étudiant à l’Université de Vienne. La pensée
de Menger conduit directement à Ludwig von Mises et Friedrich Hayek,
deux des plus grands avocats des économies libres, qui ancraient leur
doctrine dans la nature de la personne humaine. Ils étaient laïcs.
Toutefois, sur la fin, Hayek se réconcilie avec l'Eglise. Ses derniers
travaux touchaient profondément à des questions qui absorbent
les penseurs chrétiens depuis des siècles.
L’autre tradition issue de Brentano est moins centrée sur l’économie,
davantage sur la psychologie et la philosophie. Cette ligne de pensée
se poursuit à travers les phénoménologues Edmond Husserl,
Alfred Schutz et Edith Stein. Dans l’Église, le défenseur
moderne de ce point de vue est Karol Wojtyla qui, alors qu’il était
professeur de philosophie, écrivit un livre La personne agissante,
dans lequel il concentre son attention sur le rôle de la dimension subjective
de l'action dans la définition de la personne humaine. Cet ouvrage possède
les mêmes racines thomistes que Brentano ; il existe un véritable
chevauchement.
F. F. Le message consiste à dire qu’il existe un sens
au monde économique, pas un sens ultime, mais un sens important quand
même.
R.S. Exactement. Le marché et le monde du commerce sont l’expression
humaine de l’évaluation, de la communauté et de la solidarité
— de celles et ceux qui mettent leurs talents et dextérités
au service des autres à travers l’échange. C’est ce
qui distingue les Autrichiens de l’approche «économiciste»
développée par l’école néoclassique, soutenant
que l’homme n’est pas beaucoup plus ou simplement rien de plus qu’un
être économique.
Dans le domaine de l’économie, les dirigeants chrétiens
ont toujours craint que les hommes ne deviennent des pions assujettis à
des forces économiques aveugles. En fait, on s’aperçoit
que cette crainte ne se réalise vraiment que dans les systèmes
communistes avec planification centrale, c'est-à-dire là où
les forces économiques règnent effectivement sans partage.
Dans un système libre, en revanche, leur force est soumise à la
contrainte du choix, de l’opportunité, et des options permises
par la croissance économique.
En dépit de cette tradition, il existe des secteurs entiers de l’Eglise
qui ignorent encore Centesimus Annus. J’ai vu des documents de
conférences épiscopales qui le citent en évitant les passages
qui apparemment leur sont inconfortables. Pourquoi ? Une des raisons est que
l’idéologie aveugle beaucoup de prêtres et les invite à
conserver une compréhension du monde archaïque. Une autre raison
est le manque général de connaissance relative à la tradition
de pensée continentale, dont ce document fait partie. Certaines personnes
m'ont même dit : “Je ne comprends pas cette encyclique.” Il
nous reste beaucoup de travail à faire.
On entend souvent dire que les pays d’Europe de l’Est n’étaient
absolument pas préparés pour l’après communisme.
Nous, à l’ouest, nous n’étions pas intellectuellement
préparés à nous faire soudain à l’idée
que le socialisme n’était pas un système viable. Le socialisme,
sous une forme ou une autre, est aujourd’hui la philosophie politique
dominante dans les universités. Nous avons perdu contact avec nos racines
libérales, et il me semble ironique que ce soit maintenant le travail
de l’Église que d’aider l’Ouest à les redécouvrir.
De la tolérance religieuse
F. F. Toutes ces questions seraient beaucoup plus simples si l’Église
ne jouait aucun rôle dans le monde et ne s’occupait que de questions
transcendantes.
R.S. C’est très vrai, mais c’est impossible. L’Église
a une mission dans le monde parce qu’ elle défend une foi incarnée,
Dieu lui-même ayant pris forme humaine. Dès lors, nous ne pouvons
nier l’humain, et par-là même la dimension politique de l’Évangile.
Mais si l’on n’équilibre pas correctement les deux dimensions,
l'on ne sait plus quoi faire d’un côté comme de l‘autre.
D’un côté, l’erreur est de penser que nous devons abandonner
le monde et le fuir et, de l’autre, l’erreur est de penser que nous
devons posséder le monde et le diriger.
La grande avancée de la doctrine chrétienne à l’ère
moderne est venue avec Dignitatis Humane. Il est significatif que ce
document représente la plus importante contribution faite par l’église
américaine à l’Église universelle, à travers
le travail du père John Courtney Murray. Son travail fut en effet marginalisé
de longues années durant, mais il a finalement été adopté
par un concile œcuménique. Certaines personnes ne comprennent pas
que le mouvement traditionaliste, qui est devenu schismatique en 1988, ne pouvait
se confiner à des questions de liturgique ; ses partisans étaient,
et sont encore, scandalisés par l’idée de liberté
religieuse, convaincus qu’elle fait écho à la Révolution
française.
Le malentendu, ici, se cristallise autour de la question relative à
l’étendue de l’application du principe de liberté
religieuse. Comme le disait le Père Murray : “Ce n’est pas
un article de foi, mais plutôt un article de paix : Nous avons constaté
d’expérience que l’Église prospère dans une
atmosphère de liberté religieuse.” Et, en fait, cette position
ne contredit pas le Syllabus de Pie IX, qui soutenait qu’il était
erroné de supposer que la séparation de l’Église
et de l’État était le seul chemin possible ; le Syllabus
ouvre la possibilité qu’il pourrait et même devrait exister
comme le chemin le plus recommandé. Vatican II a confirmé cette
possibilité qui est devenue la réalité d’aujourd’hui,
où l’Église ne possède plus de pouvoir temporel.
F. F. Certains se demandent cependant si l’idée de liberté
religieuse peut vraiment se concrétiser.
R.S. Beaucoup de gouvernements se sentent menacés lorsque la
religion acquiert trop de pouvoir culturel. Et quand la religion en a trop peu,
les Eglises cherchent parfois des moyens de contourner leur mission évangélique
et font de la politique pour accomplir leurs objectifs. Mais je ne pense pas
que cette tendance intellectuelle soit une réfutation de l’idéal
susmentionné, pas plus que l’existence du meurtre ne condamne l’éthique
de la vie. Nous devons continuer à nous battre pour un idéal de
liberté religieuse qui a existé à l’époque
de la fondation de l'Amérique et s’est progressivement perfectionné
au milieu du XXe siècle. Les croyants ont une obligation morale
de lutter pour défendre leurs libertés, sans tenir compte de ce
que fait l’État.
La liberté religieuse n’exige pas que nous devenions tous agnostiques.
Au contraire, nous avons une obligation morale de choisir la vérité
— mais si la perception que nous avons de la vérité génère
des conflits, et c'est et ce sera le cas, nous ne devons pas chercher
à résoudre ces conflits par la violence ou la coercition. Nous
devons résoudre nos différends en usant du débat public.
Nous ne devons pas chercher à imposer la vérité,
mais plutôt la liberté de la proposer.
Le véritable problème est que l’État moderne s'efforce
de supplanter le rôle de l’Église dans la société
et ainsi de devenir un objet de culte. La prière a disparu des écoles
publiques parce que la religion civique ne veut pas de concurrente, et non pas
dans le but de ne pas offenser les non croyants. L’État moderne
a de grandes revendications pour lui-même qui interfèrent avec
la conscience religieuse. La meilleure chose qui pourrait arriver aux croyants
aujourd’hui serait que l’État renonce à ses revendications
au divin et permette plus de liberté de religion. Mais, à cette
fin, l’avènement d’une nouvelle philosophie politique s'impose.
F. F. Une autre accusation contre la Chrétienté est
qu’elle est incompatible avec une culture intellectuelle et artistique
vibrante.
R.S. Encore une fois, il s'agit d'une caricature héritée
du siècle des Lumières, une période qui a certes légué
au monde une plus grande compréhension de la liberté humaine mais,
tristement, a laissé une empreinte laïque. La vérité
est que, quel que soit le secteur que l’on considère - l’art,
l’architecture, la science ou l’université - l’on trouve
ses origines dans la Chrétienté. Sur ce sujet, je recommande le
travail extraordinaire de Lord Acton qui démontre les origines chrétiennes
de la liberté et de sa civilisation.
Même l’Inquisition, aussi profondément regrettable et inhumaine
qu’elle ait été, fut un système d’investigation
mettant à l'honneur la charge de la preuve et la possibilité de
découvrir de fausses accusations. C’était un système
primitif, mais comparé à quoi ? En dehors de la chrétienté,
de telles structures judiciaires n’existaient tout simplement pas —
il n’y avait que la règle de la violence et la conquête des
masses, c'est-à-dire un ordre purement arbitraire.
Nous ne devons jamais relâcher nos standards moraux quand nous regardons
l’histoire mais, en même temps, il est instructif de considérer
le contexte historique et de noter le progrès lorsqu’il apparaît.
L’histoire de la chrétienté est une histoire de progrès
et de développement, avec des revers et des régressions, un processus
par lequel nous devenons lentement plus fidèles au noyau spirituel, philosophique
et anthropologique de la Foi.
F. F. Pourtant, on ne peut pas dire qu’Acton fut un apologiste
peu critique du rôle de la chrétienté dans l’histoire
?
R.S. À bien des égards, il était une conscience
chrétienne de l’histoire et de son temps. Il écrivit pendant
la période victorienne sur l’urgence morale pour l’Église
de reconnaître ses erreurs passées dans le domaine des affaires
temporelles. En tous les cas, il considérait que c'était un besoin
profond pour l’Église d’être moralement tenue responsable
pour chaque acte historique injuste de coercition.
En ce sens, le jour de pénitence de Jean-Paul II durant l’Année
jubilaire (deuxième dimanche de l'Avent) est une justification de la
pensée d'Acton. Il s'agit là d'un témoignage de Foi qui
contraste avec le siècle communiste, meurtrier sans précédent,
siècle laïc et étatique, en ce sens que l’Église
ressent encore le besoin d’offrir un acte de contrition pour la conduite
de certains de ses dirigeants du passé. C’est une bonne chose et
un exemple pour le monde.
Simultanément, il convient de se souvenir qu’Acton écrivait
avant les atrocités du communisme et du nazisme, bien qu’il entrevît
certainement que le collectivisme provoquerait d’intenses souffrances
humaines. Son espoir était que l’Église blanchisse sa propre
conscience afin d’être en position idéale pour montrer du
doigt et condamner les crimes, quels qu’ils soient et où qu’ils
soient dans le monde. Je pense qu'aujourd'hui nous pouvons pleinement nous réjouir
de l'engagement de toute l'Eglise chrétienne pour la défense des
droits humains.
Il est intéressant de constater que l’esprit laïc critique
si sévèrement les problèmes de l’Église du
passé, alors même qu’il est confronté à la
réalité du communisme, la manifestation la plus colossale de malfaisance
humaine. Il ne se prononce pas non plus sur le problème posé par
l’avortement et demeure silencieux devant les attaques menées contre
l’éthique de la vie. Cette hypocrisie dévoile une haine
de la religion et de la transcendance.
L'œuvre du nihilisme rampant
F. F. Aujourd’hui, le monde académique, en particulier,
rejette dans sa grande majorité la vérité de la foi religieuse
et se moque de la moralité chrétienne. L'université semble
désormais exister dans un cadre d’athéisme pratique.
R.S. C’est une prétention intellectuelle particulière
qui crée et soutient une telle situation. Les intellectuels en sciences
humaines sont présumés connaître et s’intéresser
à ce qui motive les actions et changements dans les affaires humaines.
Sans exception, chaque société ayant existé dans l’histoire
du monde a été religieuse, à un degré ou à
un autre, parce que les gens ont naturellement tendance à chercher à
se transcender. La façon dont ils le font révèle beaucoup
sur les mœurs qui initient les changements culturels, sociaux et politiques.
Pourtant, nombre d’intellectuels se contentent de savoir que la religion
a mené aux Croisades et au bûcher des sorcières et donc
qu'on doit la rejeter.
Parallèlement, les intellectuels qui étudient sérieusement
la foi et montrent que c’est une source de vérité importante,
sont traités comme s'ils n’étaient pas littéralement
scientifiques ou s’ils n’étaient que des dilettantes sans
importance. Dans la culture moderne, il existe un rejet féroce de l’idée
que les sociétés ont des racines religieuses. Et, dans le monde
académique, tout se passe comme si ignorer délibérément
la force primordiale de l’histoire humaine était raison de fierté.
Pourquoi ? Je crois que nous sommes ici en présence d'une révolte
juvénile contre la moralité ainsi que d’une institutionnalisation
en masse du premier péché commis dans le Paradis terrestre : le
souhait ardent de fabriquer des normes éthiques qui se conforment aux
désirs et habitudes de chacun.
Quelle qu’en soit la source, l’un des nombreux effets regrettables
de cette tendance est que les intellectuels modernes se gardent bien d’apprendre
ce qui vient des théologiens et des historiens religieux. Pendant ce
temps, les théologiens et professeurs de séminaires eux-mêmes
se sentent en marge de l’élite académique, et sont eux-mêmes
moins enclins à s’inspirer des économistes et historiens
qui constituent l’élite académique.
Je me souviens qu'un prix Nobel d'Economie s’opposa à mes vues
religieuses. Il fallut que je lui rappelasse que sa profession avait été
fondée par des prêtres ayant reçu une formation théologique.
De même, certains conservateurs aiment à prétendre que l’autorité
religieuse se traduit automatiquement en sagesse économique et politique.
La vérité est que nous devons comprendre à la fois le fondement
religieux de la science économique et le fait que cette science est elle-même
un domaine de recherche indépendant et légitime, et un domaine
dont tous les religieux peuvent apprendre.
F. F. Pensez-vous que la vie intellectuelle a toujours eu tendance
à encourager l’arrogance?
R.S. Prétendre que l’on détient la connaissance
est un vieux problème, et probablement un problème particulièrement
important pour les universitaires, mais cette attitude s'est amplifiée
aujourd’hui parce que la théologie en tant que discipline est tombée
en désuétude. Nous sommes confrontés à une situation
très différente de celle qui dominait au Moyen-Âge, quand
l’université était un lieu d’échange interdisciplinaire
intense et quand la théologie était considérée comme
la matière qui englobait toutes les autres.
Parce que cela n’est plus vrai, on ne dispose plus de moyens pour mettre
un terme aux folies intellectuelles. Nous pouvons le constater avec les absurdités
évidentes qui parviennent à se faire passer aujourd’hui
pour des vérités scientifiques. Par exemple, le mouvement grandissant
qui considère qu’avoir des relations sexuelles entre psychologue
et patient soit une forme de thérapie admissible, ou la mouvance qui
veut légitimer moralement la pédophilie. Identiquement, nous voyons
des pseudo religions qui reviennent en catimini au sein de mouvements tels que
les environnementalistes radicaux et la nouvelle mode de sorcellerie sur les
campus universitaires, pour ne citer que deux de ces tendances étranges.
F. F. A propos de ces nouvelles tendances, qu’est-ce qui est
nouveau et qu’est-ce qui est simplement un recyclage de vieilles erreurs
?
R.S. L’hérésie, pour utiliser un terme tombé
en désuétude mais qui a un sens précis dans l’histoire
des idées, jaillit à toutes les époques. Mais je pense
que ce qui est différent désormais est cette tendance à
rejeter la possibilité d’une éthique objective, compréhensible
et universelle. Ce n'était pas le cas dans la Rome antique. Ni
non plus dans l’histoire de la chrétienté, à l'exception
d'une douzaine de cultes déments du XVe siècle qui
estimaient que l’on n’avait pas besoin de lois, ou qu’il n’existait
pas de distinction entre le caprice et la moralité. Ces cultes ont rapidement
disparu.
Mais aujourd’hui ? On encourage les individus à considérer
leur conduite comme étant la moralité, éliminant ainsi
complètement l’idée qu’il faudrait une norme objective
à laquelle nous devrions tous aspirer. Nous sommes tous encouragés
à inventer une moralité pour nous-mêmes et le résultat
pratique est qu’il n’existe plus de moralité imposée
de façon privée. C'est pourquoi l’État remplit ce
vide avec des décrets politiques.
De mémoire d’homme, on se souvient d'avoir entendu : “Je
suis un mauvais catholique.” Cette évidente hypocrisie était
un hommage au fait que les vices de certains rendaient certaine l’existence
de la vertu. Désormais, il n'y a plus de mauvais catholiques, seulement
des catholiques "dissidents". Il s'agit d'individus qui ne sont pas
à la hauteur et qui ont décidé que leur situation désespérée
n’est pas un problème à résoudre par eux mais une
protestation contre l’autorité. Mais, encore une fois, l’absence
de multiples autorités privées encourage le développement
de l’autorité unique qu'est l’État.
F. F. Il est certain que l’éthique socialiste, qui élève
au rang d’idéal l’égalité sous l’égide
d’une autorité unique, survit et prospère.
R.S. Le socialisme est un bon exemple de mythe qui, d’évidence,
aurait dû être écrasé il y a bien longtemps. Pourtant
il survit, parce que l’idéologie socialiste satisfait toutes les
erreurs qui tentent le plus les intellectuels de notre temps. Elle encourage
des hommes brillants à s’imaginer en dictateurs et planificateurs
sociaux refaçonnant une nature humaine conformément à leurs
rêves. Le socialisme contient la possibilité d'acquérir
un savoir discrétionnaire, sous la forme d’un plan central qui
serait possédé par une élite ayant le pouvoir de transformer
leurs rêves en réalité. Il se passe de notions apparemment
fastidieuses telles que la dignité humaine et les droits de l’homme.
Il est également intéressant d’examiner les deux formes
principales de socialisme qui survivent aujourd’hui. La première
considère le monde matériel comme la seule réalité
et toute chose en dehors du monde matériel comme un mythe. C’est
une forme conventionnelle de socialisme pseudo scientifique que l’on trouve
dans les facultés de sciences politiques. L’autre forme considère
le monde matériel comme totalement maléfique et encourage l’adoption
de la pauvreté et de l’ascétisme en faveur de l’environnement.
Elle s’enracine dans une haine farouche de la technologie, de l’industrialisation
et de l’échange.
Avec cette indécision idéologique étrange qui oscille
entre matérialisme extrême et extrême anti-matérialisme,
nous perdons toute compréhension chrétienne du monde telle que
saint Augustin l’a décrite dans la Cité de Dieu.
Au lieu de voir le monde comme une création de Dieu, un monde qu’il
considéra lui-même comme bon, et au lieu de considérer la
personne humaine comme Sa création la plus importante, on nous dit alternativement
d’adorer ou de rejeter le monde.
Et la raison en est partiellement ce «gnosticisme» moderne que
l’on appelle “socialisme”. Les étudiants sont censés
s’asseoir aux pieds de leurs savants professeurs pour découvrir
l’enseignement secret, constitué en fait de mensonges. Il n’est
pas étonnant que les étudiants quittent désormais l’université
sans rien de la sagesse qui, à l’origine, avait inspiré
sa fondation.
La mission de l'Acton Institute
F. F. De quelle manière l’ Acton Institute répond-il
à ce problème ?
R.S. Une partie de notre mission consiste à rétablir,
pour nos Temps Modernes, ce sens ancien de l’école. Nous essayons
de briser les barrières qui empêchent les échanges entre
les mondes religieux et laïcs. Les temps ont changé et nous ne saurions
recréer l’Université de Salamanque du XVIe siècle.
Nous utilisons tous les moyens technologiques et financiers à notre disposition
pour offrir une infrastructure de services de soutien aux universitaires qui
comprennent et pratiquent leur foi.
Souvent, ces savants se sentent harcelés. Dès lors qu'ils ont
l'intention d'intégrer sérieusement leur foi dans leur enseignement,
ils doivent chercher des réseaux indépendants d'enseignement et
de formation. Nous offrons des forums et réseaux d’édition,
et donnons une opportunité aux étudiants de se former auprès
de professeurs qui n’érigent pas de murs artificiels entre l’économie
et la religion, par exemple.
Nous acceptons l’ancien modèle scolastique qui soutient que, in
fine, toute vérité est étroitement liée et reliée
à la Vérité unique, et nous essayons d’appliquer
cette idée dans tous nos programmes, avec une spécialité
en économie et en politique sociale. A bien des égards la séparation
entre les sujets d’études sacrées et laïques est allée
bien trop loin.
Les scolastiques pensaient que lorsqu’ils entreprenaient un travail scientifique,
comme par exemple l’astronomie, ils découvraient davantage sur
Dieu, un peu comme les théologiens le font dans leur travail. Il en allait
de même pour l’économie. Quand saint Bernardin de Sienne
écrivit sur la valeur de l’argent, en même temps qu’il
évangélisait, il était convaincu de découvrir une
dimension voilée de la loi naturelle, dont Dieu est l’auteur.
Si quelqu’un réalise un bon travail en théorie sociale,
politique ou économique, il met en exergue une nouvelle facette du monde
créé par Dieu. Il découvre de nouvelles dimensions à
la loi naturelle. Quand on ajoute à un tel travail la dimension éthique,
on produit une recherche théorique qui est encore plus riche. Trop souvent,
les penseurs religieux travaillent de façon isolée par rapport
aux spécialistes des sciences sociales, alors que ces mêmes spécialistes
des sciences sociales sont aussi isolés des pensées éthiques
et religieuses raffinées. Pour réconcilier ces deux champs d'investigation,
nous les rassemblons dans une atmosphère de quête intellectuelle
libre.
F. F. Néanmoins, votre travail s'inscrit dans une dynamique
qui dépasse ce seul travail de restauration pédagogique.
R.S. L’idée est de retrouver une vision plus harmonieuse
de la société, mais l’application en est certainement particulière
à notre époque. Nous essayons de conjuguer le meilleur des développements
modernes en théologie et en sciences sociales. Nous ne devons pas
avoir peur de fréquenter des cercles intellectuels où nos
idées ne sont pas toujours les bienvenues. Nous ne devons pas craindre
d’entrer dans des cercles théologiques où l’on ignore
la pensée économique moderne parce qu’elle y a été
refusée. A ce jour, je suis le plus âgé des employés
de l’Institut ; il est donc impossible de le considérer comme un
repère de vieux «schnocks» terrorisés par l’état
du monde.
L’Incarnation est le modèle de notre spiritualité et devrait
être également le modèle de notre stratégie intellectuelle.
Voici ce que notre Seigneur fit : L’Evangile selon Saint Jean dit qu’Il
était dans le monde et le monde fut par Lui. Nous aussi, nous avons
été placés ici et maintenant dans un but précis
et, pour ne pas trahir la confiance placée en nous, nous devons vivre
dans le moment présent, non dans le passé. Nous vivons en des
temps à la fois de progrès économique et de renouveau spirituel
: nous devons accepter la relation entre les deux. Cette tentative de conciliation
peut parfois être un travail frustrant. Les cercles religieux ne sont
pas toujours satisfaits d’avoir à considérer les complications
de la science et de la pensée économique récente, et Wall
Street est rarement d’humeur à entendre qu’il existe des
obligations morales supérieures aux résultats financiers.
Pourtant, il serait inconvenant d’abandonner le terrain et de se contenter
de maintenir la flamme d’un petit groupe de gens persuadés d’avoir
raison en dépit et que le reste du monde se trompe. J’ai toujours
été convaincu que l’une de nos priorités était
de transmettre un message au plus grand public et d’utiliser pour ce faire
tous les moyens disponibles. Si cela signifie écrire pour le New York
Times, ou passer sur National Public Radio, c’est ce que nous ferons.
C’est bien pour nous aussi parce que cette couverture médiatique
oblige à être responsables et constamment au fait des obstacles
que nous affrontons. Nous aussi devons aller dans le monde, même si et
surtout si nous n’y sommes pas bien reçus. Nous vivons une époque
passionnante.
Le monde d'aujourd'hui
F. F. Quelle est la tendance qui vous semble la plus encourageante
?
R.S. D’un point de vue politique, l’effondrement du communisme
fut quelque chose d’incroyablement merveilleux à observer. Pendant
ces mêmes mois où l’Acton Institut était fondé,
nous pouvions voir la chute du Mur de Berlin. Aujourd’hui, beaucoup de
gens ne se souviennent plus de ce que fut la Guerre Froide mais, à ce
moment là, tout le monde vivait dans la peur d’un anéantissement
nucléaire — une époque où l’on dépendait
de la sagesse et de la prudence de nos dirigeants pour écarter une calamité
totale. Ces peurs se sont dissipées de façon substantielle depuis
la fin de la Guerre Froide, et quand nous pensons aux nouvelles libertés
qui s’ouvrent aux peuples de Russie, d’Europe de l’Est et
d’Amérique Latine, nous ne pouvons nous empêcher d’être
enthousiastes et réconfortés.
Nous ne devons pas oublier que la force qui a déclenché ce processus
de désintégration du bloc communiste était davantage religieuse
qu’économique ou politique. Le système économique
socialiste ne fonctionnait pas depuis des décennies, et cette réalité
devenait de plus en plus difficile à ignorer. Le système socialiste
était officiellement athéiste, en guerre donc non seulement contre
la loi économique mais aussi contre les intuitions humaines. Un tel système
ne pouvait durer.
Le Pape avait l’intuition profonde que sa mission personnelle était
de tenir tête aux despotes et de leur demander qu’ils reconnaissent
les droits de l’homme. Il n’a jamais changé de conviction,
à savoir que le communisme est mauvais et qu’il ne pouvait pas
durer. Cette position a donné des forces aux dissidents du monde entier.
Par ailleurs, il nous faut reconnaître le pouvoir de la prière
; je veux dire par là que l’effondrement de l’Union Soviétique
fut la réponse à la prière de plusieurs millions de personnes
du monde entier.
Après l’effondrement, nous avons bénéficié
de nouvelles opportunités fabuleuses pour l’évangélisation
dans le monde, ainsi que des opportunités pour une coopération
œcuménique dans les secteurs politiques et même religieux.
Aujourd’hui, les véritables croyants provenant d’un grand
nombre de traditions travaillent ensemble sur une foule de thèmes, depuis
l’avortement jusqu’aux droits de l’homme, en passant par les
questions éthiques qui incluent la sexualité.
Dans le domaine économique, le marché n’a pas de concurrent
sérieux. Il est le système le plus productif que le monde ait
jamais connu tant pour augmenter le niveau de vie de toutes les classes de gens
que pour permettre à tous de participer au processus économique
dans différentes mesures. Je crois que ce qu'il nous reste encore à
comprendre est que les marchés constituent plus qu’un simple système
pour organiser la production et la distribution de richesses; ils sont la manifestation
d’interactions humaines volontaires, la mesure de la solidarité
humaine et une garantie pour le droit à l’initiative économique.
Tout ce dont je viens de vous entretenir s'est déroulé récemment
sous nos yeux et nous fournit plus de raisons que nécessaire pour envisager
le futur avec optimisme. L’Espérance, ne l’oublions pas,
est une vertu chrétienne, une vertu qui doit être cultivée
afin que nous puissions développer une perspective adéquate dans
toutes nos activités, professionnelles et spirituelles.
F. F. La critique que l’on adresse le plus souvent aux sociétés
de l’après communisme est qu’elles commettent maintenant
des erreurs différentes, qu’elles sont passées d’un
communisme débilitant à un capitalisme décadent.
R.S. Quand on fait de telles remarques sur le capitalisme, tel qu’il
existe dans sa réalité, on doit faire attention à bien
articuler ses critiques afin qu’elles ne visent pas le système
économique libre en lui-même mais plus exactement les valeurs de
ceux qui gaspilleraient cette liberté. L’éthique capitaliste
doit être tempérée par la tradition, la moralité,
le respect pour les habitudes établies et une participation civique active.
La vérité économique sur l’homme est vraie,
mais elle ne constitue pas la vérité entière. Les marchés
ne contiennent pas en eux-mêmes de logique morale ; ce sont la Foi et
la Raison qui doivent la fournir.
On ne devrait jamais dénigrer le désir qu’ont nos contemporains
de vivre de façon plus confortable. L’augmentation des niveaux
de vie est en accord avec la promotion des droits de l’homme et de la
dignité humaine. Je me dispute toujours avec des penseurs religieux qui
trouvent quelque chose d’inconvenant à la vocation d’entrepreneur
ou dans la simple existence de richesses créées grâce à
la perspicacité capitaliste. Il est vrai que les Saintes Écritures
et les auteurs d’ouvrages spirituels nous avertissent encore et toujours
sur le fait que la richesse et le niveau de vie ne sont pas des moyens permettant
d’atteindre le salut.
Toutefois, et c'est une bien belle ironie, ces religieux qui observent la richesse
et la décrient le font souvent parce qu’ils l'appréhendent
comme une fin en soi et pressentent que c’est une fin vide de sens. Ils
en ressentent la superficialité, mais ce n’est pas là la
seule façon de circonscrire la richesse. Si l’on identifie la richesse
à un moyen, on peut dès lors l'entendre comme une étape
sur le chemin de l'accroissement de la connaissance et de l'amélioration
de la condition humaine, via la charité, l’investissement
et la philanthropie. La tragédie arrive, hélas ! quant une personne
ayant produit beaucoup pense que la richesse seule constitue le but ultime.
Elle ne le peut pas et ne l’est pas. La richesse peut donc être
aveuglante ou être un moyen d’accomplir de grandes choses. Tout
dépend de ce que l’on en fait.
F. F. Que sont les dangers particuliers — s’il en existe
— associés aux nouvelles technologies?
R.S. Si nous abordons les nouvelles technologies en illettré
moral, alors nous avons un problème. Car le problème n’est
pas la technologie en elle-même ; le problème, par nature, est
moral. La technologie ne nous informe pas des priorités ou de
ce que l’on doit faire. Elle nous offre seulement l’opportunité
de faire ce que nous voulons de façon plus efficace. Ainsi, lorsque
l’on est confronté à de nouvelles alternatives et à
de nouveaux moyens, mais sans l'appui d'un fondement moral adéquat, le
résultat est une sorte de chaos éthique.
Par exemple, l’Internet fournit un moyen plus simple d’accéder
à des documents moralement impurs, mais la société a toujours
offert des idées moralement impures et nous n’avons jamais été
libérés de la nécessité de choisir entre le bien
et le mal. L’avènement de l’Internet n’a donc pas changé
la nature de ce choix. L'important est que la liberté qui rend possible
les avancées technologiques doit exister dans le cadre d’une vaste
structure morale.
La technologie a aidé à répandre la haine et le mal, mais
elle a aussi aidé à propager l’Évangile. Il n’existe
pas de nouveau problème moral aujourd’hui. Ce sont les mêmes
problèmes moraux qui apparaissent dans des situations différentes.
La difficulté avec l’Internet n’est pas qu’il transmet
rapidement un contenu ; la difficulté demeure la luxure. Ceux qui croient
qu’ils peuvent, d’une manière ou d’une autre, restreindre
le contenu en accordant au gouvernement le pouvoir de censure, s'apercevront
que ce choix va se retourner contre eux. Les parents et les employeurs ont une
meilleure vision des choses, parce que concrètes, pour circonscrire les
limites.
Quant à ceux qui prédisent que la technologie est porteuse soit
d'une catastrophe sociale soit du salut, il suffit de rappeler que certains
pensaient que le téléphone marquerait la fin du langage écrit
tandis que pour d’autres ce serait la fin de la solitude. De fait, les
technologies apportent rarement des changements sociaux révolutionnaires
et elles n’altèrent jamais non plus la nature humaine ; elles mènent
simplement à des changements pratiques dans nos activités quotidiennes.
F. F. Vos commentaires concernant l’éthique du capitalisme
semblent toujours revenir au choix de la personne agissante.
R.S. Les journaux et les manuels sont remplis d’injonctions à
propos de l’”éthique des affaires” ou de l’”éthique
sociale.” Pourtant, si l'on prend la peine de dépasser ce cadre
terminologique, l'on se rend compte que ce ne sont que des noms de code marquant
des formes d’intervention gouvernementale. Pas toujours certes, mais souvent.
Il serait préférable d'investir l’éthique des affaires
et l’éthique sociale comme étant des extensions de l’éthique
personnelle.
La personne est en même temps individuelle et sociale, c'est-à-dire
agissant d’elle-même vers son propre objectif, mais jamais sans
que cette action soit sans conséquence pour autrui. Nos vies entières
nécessitent la compréhension de ces deux dimensions de notre nature.
Toute structure économique ou politique doit prendre en compte cette
réalité. C’est pourquoi l’individualisme radical et
le collectivisme radical sont tous deux contraires à notre nature.
Si nous voulons de bonnes éthiques des affaires, nous devons cultiver
de bonnes éthiques personnelles. Si nous voulons la justice sociale et
l’éthique sociale, nous devons cultiver les mœurs au niveau
le plus bas de la société. Donc oui, tout revient bien toujours
à la personne humaine.
F. F. Nous n’avons pas encore abordé l’environnement,
qui a fait de grandes percées dans les Églises.
R.S. Il existe un nombre considérable de fondations, correctement
financées, qui cherchent à édifier une éco-théologie
ou une éco-spiritualité. Le travail mené n’est pas
entièrement choquant au regard de l'histoire de la chrétienté.
Saint François a pu manifester son amour pour Dieu à travers un
amour pour Sa création. Mais l’on oublie souvent que Saint François
n’est pas seulement le saint patron de l’écologie mais aussi
celui des négociants. Aussi, le négociant a-t-il la responsabilité
de prendre soin des ressources terrestres et d’en user de façon
productive.
L’éco-théologie est une théorie de la vie et de
la spiritualité qui n’est pas centrée sur la personne humaine
mais plutôt sur l'environnement humain et qui, généralement,
présuppose l’existence d’un conflit impossible à négocier
entre l’homme et la nature ; un conflit dont l’homme devrait être
le perdant. Certains radicaux suggèrent que l’environnement se
porterait mieux si l’homme disparaissait, et ils font preuve d’une
capacité remarquable à ignorer la cruauté inhérente
à la nature.
Ce n’est rien de plus qu'une nouvelle version du manichéisme,
lui-même étant une variante du «gnosticisme». Les disciples
de Mani croyaient qu’il est mauvais d’altérer la nature.
Leurs grands prêtres s’asseyaient sous des arbres et attendaient
que les melons tombent. Il s'agit d'une théorie loufoque et radicale
qui tente de sensibiliser le grand public en s'arrimant à la chrétienté.
L’Acton Institute a essayé de contrer la propagande de ces gauchistes
environnementalistes, de contrer donc leur tentative de baptiser ce qui me semble
être une idée païenne. Nous avons, dans une certaine mesure,
réussi.
Je me souviens m'être rendu au Nicaragua après la chute du communisme.
La présidente Violette Chomorro prononçait son discours d'investiture.
Quelques personnes manifestaient de l’autre côté de la rue.
Je me suis déplacé pour aller leur parler. Ces gens savaient que
j’étais un prêtre mais ignoraient que j’étais
un ami de Chomorro. Je leur ai demandé ce qu’ils allaient faire
maintenant que les communistes n’étaient plus au pouvoir. L’un
d’eux m’a répondu : “Nous allons retourner aux Etats-Unis
pour participer au mouvement de protection de l’environnement.”
Au moment où il a dit cela, j’ai entrevu tout le scénario.
Ce mouvement n’est qu’un acte de plus écrit dans une pièce
plus longue. Le décor et les acteurs sont différents, mais la
pièce est la même. L'idée de Marx est que la société
est marquée par le conflit et l’hostilité, surtout entre
travailleurs et capitalistes. Cette idée n’est plus d'actualité,
donc le modèle marxiste évolue vers l'idée d'un conflit
intraitable entre l’homme et la nature. De la même façon,
les féministes suggèrent l'existence d'un conflit insoluble entre
les hommes et les femmes. C'est une répudiation complète de la
vision judéo-chrétienne du monde.
F. F. Quelle est la position biblique sur l’environnement ?
R.S. Dans la Bible, l’être humain est promis à une
domination sur la nature ; il doit gérer la nature en la possédant.
L'œuvre de Saint Augustin nous renseigne sur l'interprétation faite
par les premiers chrétiens des Ecritures Saintes : L’idée
que les plantes et animaux auraient des droits égaux à ceux des
humains est rigoureusement réfutée ; l’idée que tuer
les animaux serait un meurtre est ridiculisée. Les animaux n’ont
pas de droits, mais nous ne devons pas être abusifs envers eux parce
que cela nous dégraderait. Nous ne devons pas traiter les animaux
de la même façon que les animaux se traitent entre eux.
Il existe une interdépendance naturelle entre le capitaliste et le travailleur,
entre l’homme et la femme, et entre l’homme et la nature. Il est
de notre intérêt d’avoir un environnement propre, mais nous
devons y parvenir en libérant la créativité et l’intelligence
humaine. Lorsque nous créons des obstacles et réglementons cet
accès spontané à la connaissance, nous faussons les prix
et encourageons les gens à abuser de biens rares et à produire
en abondance des choses inutiles. La réglementation est la source de
beaucoup des maux environnementaux actuels.
Les valeurs religieuses jouent ici un rôle parce que la Terre a été
créée par notre Seigneur et qu'elle Lui appartient. Nous devons
nous émerveiller devant la beauté de la nature et savoir qu’elle
doit être utilisée avec sagesse, en accord avec notre raison et
notre intelligence. Cette prise de conscience vient avec la propriété
privée des ressources. Pourtant, le mouvement politique appelé
environnementalisme cherche à restreindre la possibilité
pour les gens de posséder, contrôler et nettoyer l’environnement.
Chaque jour, lorsque je dis la Messe, pendant la Consécration, je décris
le pain et le vin comme étant le “fruit du travail des hommes”.
Un prêtre italien me rapportait qu'il est très important que notre
Seigneur n’ait pas utilisé un épi de blé et du raisin
lors de la Cène, c'est-à-dire des choses qui auraient été
prises sous leurs formes originales dans la nature. Il a utilisé des
produits qui avaient été transformés pour la consommation
humaine par un procédé de production, et qui sont à leur
tour convertis par Son pouvoir pour devenir le Corps et le Sang du Christ.
F. F. L’environnementalisme spirituel est peut-être l’hérésie
du jour mais, dans les années quatre vingts, c’était la
théologie de la libération.
R.S. Ce mouvement prétendait être une façon toute
nouvelle de faire de la théologie. Les livres écrits par ses principaux
théoriciens se sont vendus par centaines de milliers. Les mouvements
de guérilleros étaient organisés autour de ces idées
en Amérique Latine, un exemple de plus de chrétienté corrompue
par le marxisme. Et puis soudain tout s’est effondré. Les idées
ont été réfutées, et aujourd’hui on en parle
comme d’une brève période dans l’histoire des idées
religieuses. Le jour viendra où l’on regardera l’environnementalisme
de la même façon.
Richesse et pauvreté des nations
F. F. Un autre mouvement à la mode concerne le travail
des enfants dans le tiers-monde.
R.S. Cette question se rattache plus généralement au sujet
de l’économie du développement, un sujet qui demande une
étude et une réflexion approfondie. Malheureusement, de nombreux
dirigeants religieux le considèrent comme un problème de droits
de l’homme, dont la solution se situe dans la législation internationale
et la générosité. En effet, beaucoup de gens pensent que
l’on peut aider les autres par la générosité de tous.
Le fait est que si l’on considère la période historique
ayant connu les plus grandes avancées sur le plan du bien-être
matériel et médical, on s’aperçoit que c’est
l’économie de marché qui a produit une différence
notable. Si l’on regarde les cent cinquante années qui nous précèdent,
et si l’on considère l’accès aux soins médicaux,
à la nourriture, aux vêtements, au transport, on constate qu’il
y a eu une poussée formidable pour sortir de la pauvreté. Et si
l’on veut étendre cette dynamique aux régions qui n’en
ont pas encore bénéficié, nous devons admettre que les
meilleures organisations charitables ne permettent pas d'obtenir les résultats
auxquels l’échange et le commerce parviennent.
Les pays moins développés où l’on trouve de jeunes
enfants travaillant dans des usines sont dominés par des systèmes
de gouvernement mercantiles. La simple présence de multinationales dans
le pays est une évidence du fait que ce pays est en train de sortir lentement
de la pauvreté et de se diriger vers le développement. Au début
de ce processus, on trouve des opportunités de travail pour tout le monde,
une situation qui n’existait pas auparavant.
Grâce à la prospérité, les jeunes gens ont le choix
de ne pas travailler et d’aller à l’école. Les pays
au capitalisme avancé comprennent que la main-d’œuvre qualifiée
a plus de valeur pour la production que la main-d’œuvre non qualifiée,
et c’est pourquoi la plupart des jeunes gens pensent qu’ils ont
mieux à faire que de travailler à plein temps. Mais la plupart
des pays pauvres ne connaissent pas ce luxe, et c’est pourquoi l’alternative
à une main-d’œuvre jeune et bon marché n’est
pas l’éducation mais la pauvreté et la faim. Les gens du
tiers-monde choisissent de faire des choses et de travailler dans des conditions
que nous considérons comme intolérables. Pourtant, ce n'est que
le reflet de l’état du développement actuel de ces pays.
Si nous empêchons les entreprises de faire des affaires avec ces pays
en détruisant leur main-d’œuvre, nous détruisons par
la même les perspectives d’avenir économique de ces pays.
Nous ne devrions pas chercher à abolir le travail des enfants par la
loi, mais par le progrès économique. Nous devons aussi examiner
les motivations de ces groupes qui font pression pour une législation
internationale : la plupart sont des syndicats qui ont un intérêt
financier, non pas dans les droits de l’homme, mais dans l’élimination
de produits compétitifs venant de l’étranger.
F. F. Les États-Unis sont-ils coupables de quoi que ce soit
dans la détresse des pauvres des pays moins développés
?
R.S. Certainement. Nous avons mis en place un système de droits
de douane et de réglementation destiné à exclure de notre
marché les produits provenant de pays du Tiers-monde et à punir
les entreprises américaines qui décident d'y ouvrir des usines.
Non seulement les consommateurs et les entreprises américaines souffrent
de ce système mais, par surcroît, il érige des barrières
légales au développement dans ces pays. C’est manifestement
immoral. Si nous nous contentions de réduire les barrières à
l’échange, nous assisterions à une explosion de prospérité
dans le monde. Le discours américain actuel sur le libre échange
ne concorde pas avec la réalité du protectionnisme.
J’aimerais à ce sujet ajouter une remarque concernant les sanctions.
Les États-Unis imposent actuellement des sanctions petites et grandes
contre plus d’une centaine de pays. Ces sanctions ont été
particulièrement brutales à l'encontre de la Yougoslavie, Cuba,
la Libye et l’Irak, où elles ont produit la mort de 500.000 enfants
de moins de cinq ans, d’après les Nations Unies.
Les sanctions ne permettent pas d’accomplir une finalité politique.
Elles ont pour unique résultat de fournir au despote ciblé un
démon international à blâmer — un outil essentiel
pour demeurer au pouvoir. Les sanctions américaines contre Cuba, par
exemple, ont donné à Fidel Castro une victoire importante alimentée
par la propagande. Aussi, les sanctions sont immorales parce qu’elles
punissent le peuple, pas les gouvernements. J’ai voyagé à
Cuba et en Chine, dans d’autres pays également ayant des régimes
oppresseurs, et pas une fois une victime du gouvernement de ces pays ne m’a
dit : “Cela m’aiderait si les Etats-Unis imposaient ou resserraient
un embargo sur le commerce.”
Je n’exclurais pas les sanctions en temps de guerre, mais elles doivent
être temporaires et conçues dans un but spécifique. Elles
ne doivent pas générer d’hostilité inutile. Nous
devons nous souvenir que le commerce constitue la fondation de nos contacts
culturels avec le reste du monde et le seul espoir qu’ont ces pauvres
gens d'améliorer leur existence. Le commerce traîne dans son sillage
l’espoir d’institutions civiques plus puissantes et capables de
générer des mouvements politiques luttant contre le gouvernement.
Pour moi, si les sanctions imposées par les Etats-Unis ont fait du mal
à un seul enfant innocent, c’est une raison suffisante pour les
abroger. Un très ancien principe d’éthique chrétienne
dispose que les non-combattants ne doivent jamais devenir les victimes de guerres
entre gouvernements.
F. F. Et que faire avec les organisations internationales ?
R.S. Dans tout ce débat autour de la globalisation, personne
n'est parvenu à établir la différence entre les deux formes
de globalisation qui opèrent : La créative et bonne, issue du
commerce et qui se nourrit d'un processus de marché, et la destructive,
imposée par le Fond Monétaire International, la Banque Mondiale
et les autres organisations de ce type. Il est remarquable de constater à
quel point sont considérables les dégâts causés par
ces organisations au nom de l’action humanitaire. Lorsque j’étais
en Chine, j’ai visité des églises clandestines qui vont
être inondées, suite à un projet de digue financé
par la Banque Mondiale, un projet qui n’aurait probablement pas vu le
jour si les décisions étaient prises par des entrepreneurs privés.
Les agences internationales épousent un style de gestion économique
keynésien. L’ensemble de leurs recommandations pour le Tiers-monde
demande essentiellement que la dette gouvernementale soit remboursée
par l’augmentation des impôts. Un peu de bon sens suffit pour comprendre
qu’une augmentation d’impôts est la dernière mesure
dont ces pays pauvres ont besoin ; et pourtant c’est ce qui leur arrive
puisqu'ils suivent les recommandations du FMI. Les prêts du FMI sont également
soumis à des conditions qui doivent être suivies à la lettre.
Ces plans ne font in fine que renforcer la junte au pouvoir. Si le but
avoué est la prospérité de tous, l'on doit emprunter un
chemin différent. À cet égard, je recommande vivement le
travail de Hernando de Soto, L'autre sentier : la révolution informelle
dans le tiers-monde.
Je reconnais que le Vatican a été quelque peu naïf dans
sa façon de réagir à la crise de la dette du Tiers-Monde.
Il a proclamé que la dette devait être pardonnée et |