Le don divin de la libertédoit être employé à
choisir le Bien
Pourquoi donc le Créateur a-t-il donné la liberté
en partage aux hommes? C’est pour les laisser faire de leur vie,
précise le Cardinal Avery Dulles, une oeuvre d'art.[1]
R.&L. : Le Pape Jean Paul II, dans son Encyclique Centesimus
Annus,observa que, de nos jours, l'individu est souvent étouffé
entre ces deux puissances que sont l'Etat et le Marché. Vous avez
indiqué que l'issue à ce dilemme se trouve dans le renforcement
de la culture. Voudriez-vous bien développer ce point ?
RP Dulles : Les domaines politique et économique,
malgré leur importance évidente, n'épuisent pas la
réalité de la vie des êtres humains et de la société
humaine. Ils ne couvrent que des aspects particuliers de la vie en commun.
Plus fondamentale que l'un et l'autre est la sphère culturelle,
qui porte sur le sens et la finalité de l'existence humaine dans
toute son ampleur. La culture façonne et exprime nos idées
et nos attitudes à l'égard de toutes les expériences
humaines et, ce faisant, elle touche au mystère transcendant qui
nous englobe et nous attire vers lui.
Dans notre siècle, le domaine de la culture a souvent été
subjugué par les intérêts, tantôt politiques
tantôt économiques. L'Etat cherche parfois à se servir
des manifestations sportives, de l'instruction publique, des arts, des
moyens de diffusion, ou de la religion, pour appuyer son idéologie.
D'autre part, les négoces et l'industrie s'efforcent de faire des
activités culturelles des entreprises profitables. Cette dernière
tendance est spécialement visible dans les sociétés
dites de consommation, comme la nôtre aux Etats-Unis. Pourtant,
la culture devrait s'orienter vers le Vrai, le Beau et le Bien. Chaque
fois que ces finalités transcendantes sont instrumentalisées
par la poursuite du pouvoir et de la richesse, la civilisation se dégrade.
R.& L : Comment voyez-vous le rôle de l' Eglise
dans la culture ?
RP Dulles : La religion, du fait qu'elle se préoccupe
des rapports entre les humains et Dieu, se trouve proche du noyau même
de la culture. Les Chrétiens croient que Dieu a manifesté
sa vérité, sa beauté et sa bonté de façon
insurpassable dans son Fils incarné. L'Eglise, en célébrant
la mémoire et la présence constante du Christ, s'efforce
d'inspirer aux êtres humains un esprit de gratitude, d'amour et
de service généreux. Elle contribue ainsi à édifier
une civilisation de paix et d'amour. Si la religion n'est pas reconnue
comme force autonome, la moralisation devient un outil pour les puissances
politiques et mercantiles, et la moralité s'en trouve dénaturée.
R.&L : Il règne beaucoup de confusion sur la
signification de l'expression "liberté humaine". Quelles
conceptions erronées sont à la source de ce désordre
?
RP Dulles : Dans les sociétés occidentales,
l'on définit souvent la liberté en termes politiques, notamment
l'immunité vis-à-vis de la force contraignante de l'Etat.
Dans les sociétés marxistes, l'insistance est placée
sur l'aspect économique, sous l'aspect de protection contre les
manipulations de l'industrie et du capital. Ces concepts, sans être
dépourvus de poids, sont incomplets.
Dans l'opinion populaire, l'on entend par liberté : pouvoir faire
ce qui vous plaît, sans restrictions morales ni matérielles.
Cette vue arbitraire de la liberté conduit à un individualisme
sans bornes, au chaos social et au déni de tous critères
moraux. Bien des gens s'imaginent que s'engager à des comportements
permanents, comme une vocation, ou des rapports familiaux, serait affaiblir
leur liberté. Ils vivent alors sans attaches, au gré d'impulsions
passagères plutôt que de convictions solides. De telles existences
deviennent souvent vides et insignifiantes, et dérivent vers le
suicide par manque d'espoir.
Lord Acton et d'autres sages penseurs nous ont enseigné que la
liberté véritable est autre chose que la licence. Ce n'est
pas le pouvoir de faire n'importe quoi, mais celui de choisir ce qu'il
est bon de faire. La moralité n'est pas une barrière opposée
à notre liberté, mais la condition d'une authentique réalisation
de soi. Prendre des engagements responsables n'est pas annuler notre autonomie,
mais lui faire atteindre sa destination.
R.& L. : Quelle est, par conséquent, une façon
appropriée de comprendre la liberté ?
RP Dulles : La liberté consiste dans la maîtrise
de soi et l'auto-détermination. Elle nous est donnée afin
que nous puissions nous attacher volontairement au véritable Bien
humain. Jean-Jacques Rousseau se trompait en écrivant : "L'Homme
naît libre". Nous naissons dans un état de dépendance
d'autrui presque totale, mais par l'éducation et la pratique, nous
élargissons peu à peu notre zone de liberté. Au sens
le plus profond, la liberté est un don de Dieu parce que nous ne
pouvons pas nous affranchir de nos illusions et de nos désirs égoïstes
sans la grâce divine. Jésus peut ainsi dire : "Vous
connaîtrez la vérité, et la vérité vous
rendra libres" (Jean : 8, 32).
Dieu ne nous impose pas de force sa vérité et sa grâce,
mais nous appelle à l'accepter. Dieu respecte à un tel point
notre liberté, qu'il nous laisse la possibilité d'en mésuser
en nous détournant de lui et en agissant à l'encontre de
ses intentions pour nous.
R.& L. : Permettez-moi de citer un texte récent
de Jean Paul II sa Lettre aux Artistes : "Tous les hommes
et toutes les femmes ont reçu mission de modeler leur propre existence
: en un certain sens, ils ont à en faire une oeuvre d'art, un chef
d'oeuvre." Pourriez-vous commenter ce rapport entre liberté
et vocation à modeler son existence ?
RP Dulles : Dieu, en créant le monde, a agi en totale
liberté et sans intérêt personnel. Possédant
en lui-même la Béatitude, il créait le monde simplement
pour donner à d'autres une part à son infinie bonté.
Dans notre existence, par la vie corporelle et les dons de l'esprit nous
participons à la perfection propre de Dieu, encore que partiellement.
Notre faculté de faire des choses nouvelles nous introduit dans
une relation étroite avec le Dieu Créateur. Nous reflétons
l'activité créatrice de Dieu le plus parfaitement quand
nous façonnons librement des objets de beauté, donnant forme
esthétique à des concepts de notre propre esprit. Le pape
Jean Paul II, qui fut poète, dramaturge et acteur avant d'être
prêtre, apprécie vivement la vocation des artistes. Sa Lettre
aux Artistes, à mon avis, invite chacun de nous à une
réflexion plus profonde sur l'importance de la beauté en
tant que propriété transcendantale de l'être, inséparable
de la vérité et de la bonté.
En sa qualité de prêtre, Jean Paul considère les
analogies entre l'art et la sainteté. Les saints reflètent
la liberté et la charité du Christ lorsqu'ils le suivent
d'une façon originale et distinctive. En nous donnant librement
au Christ lorsque nous imitons les saints nous pouvons, par sa grâce,
nous remodeler à l'image du Christ. Comme il fut lui-même
le chef d'oeuvre de Dieu, reflétant la gloire rayonnante du Père,
de même chaque vie humaine peut être une création libre
et splendide, une véritable oeuvre d'art.
R.& L : Sur cette lancée, que signifie pour
les gens, être co-créateurs avec Dieu ?
RP Dulles : Créer, au sens propre du terme, signifie
produire à partir de rien. Dieu a créé lorsqu'il
a fait le monde au commencement, mais en sortant de ses mains, cela restait
à certains égards incomplet. En donnant aux êtres
humains de régner sur le reste des créatures, Dieu les invite
à compléter, en un certain sens, l'œuvre qu' Il a commencée.
Par le fait des rapides avancées des sciences et de la technologie,
nous avons été témoins d'une croissance exponentielle
dans la production et la circulation des biens. Ce progrès n'est
pas un empiétement sur les prérogatives de Dieu, mais une
réalisation du dessein de Dieu qui nous a destinés à
régner sur la terre. Tout ce que nous réalisons, évidemment,
dépend des dons antérieurs de Dieu, sans lesquels nous n'aurions
aucun pouvoir.
R. & L. : Comment cette perspective peut-elle être
appliquée à la vie dans la sphère commerciale?
RP Dulles : En nous faisant à son image et à
sa ressemblance, Dieu nous destinait à travailler en agents libres,
indépendants. Avec un tel mandat, assurément, vient l'intimidante
responsabilité de sauvegarder ou d'accroître la beauté
de la nature et de rendre le monde plus plaisant et habitable pour les
générations futures.
Production et consommation, négoces et profits ne sont pas des
fins en soi, mais doivent être régis par des normes plus
élevées telles que vérité, beauté,
bonté, et concorde entre peuples. Les institutions de la culture
peuvent éduquer les gens à orienter leurs énergies,
leurs investissements et leurs achats dans le respect de ces normes. L'Etat
devrait protéger la liberté d'initiative dans les métiers
et les échanges plutôt que de chercher à réglementer
toutes choses. Mais il doit parfois user de son autorité pour veiller
à ce que l'industrie et le commerce effectivement améliorent
l'existence de tous.
R.& L. : Nous venons de toucher à des secteurs
de la doctrine sociale chrétienne, en particulier Catholique romaine.
Pour des observateurs extérieurs, l'Eglise Catholique semble actuellement
plus ouverte aux thèses de Société libre qu'il y
a un siècle. Pourriez-vous commenter cette évolution ?
Dulles : Au dix-neuvième siècle, l'Eglise
catholique critiquait légitimement le libéralisme qui s'est
étendu sur l'Europe continentale après la Révolution
Française. "Liberté" était un slogan utilisé
pour détruire l'autorité établie, y compris ecclésiastique.
Dans leur inquiétude à l'égard des mouvements démocratiques,
les papes étaient enclins à soutenir les Etats confessionnels,
où le trône et l'autel étaient alliés. Mais
dès Léon XIII, les papes commencèrent à dénoncer
les systèmes totalitaires où l'Etat visait à la domination
sur l'économie, l'éducation, et la religion. Devant les
méfaits massifs du Communisme soviétique, du Fascisme et
du National-Socialisme, l'Eglise commença à parler plus
favorablement des sociétés où l'Eglise, bien que
séparée de l'Etat, jouissait constitutionnellement de la
liberté de poursuivre sa mission. Le Second Concile du Vatican
et les papes depuis Pie XII ont approuvé les sociétés
libres à gouvernement autonome, pourvu que les critères
de moralité et de justice, ainsi que les droits et la dignité
de la personne humaine y soient considérés comme inviolables.
R.&L. : Dans quelle mesure estimez -vous que la doctrine
sociale catholique influe sur le débat public?
RP Dulles : Depuis un siècle et davantage, l'Eglise
Catholique a élaboré un corps officiel de doctrine sociale,
basé sur la pensée de St Augustin et de St Thomas d'Aquin,
et la tradition issue de ces grands penseurs chrétiens. Le Pape
Jean Paul II a écrit trois Encycliques traitant respectivement
du travail, de la question sociale, et du centenaire du Rerum Novarum
de Léon XIII. L'enseignement social catholique n'est pas un
exercice de théorie économique, politique ou sociologique.
Il cherche à mettre en évidence les principes requis par
la fidélité à la loi morale et à l'Evangile.
Il souligne la solidarité humaine, le souci des pauvres et la liberté
des personnes.
R & L : Qu'est -ce que l'enseignement social catholique
a à dire du rôle de l'Etat et de ses limites, et pourquoi
?
RP Dulles : La doctrine sociale catholique reconnaît
l'importance de l'Etat pour maintenir l'ordre public, qui doit être
fondé sur la vérité, la justice, la charité
et la liberté. Mais la compétence de l'Etat a des limites.
Il a pour raison d'être de servir ses citoyens, et non pas de les
régenter. Relevant de la loi éternelle de Dieu, l'Etat n'a
pas le droit de s'ériger en juge en matière de vérité,
de moralité ou de Révélation religieuse. Il doit
respecter les droits primordiaux des individus et des familles, y compris
la propriété des biens, et le droit des parents à
choisir la forme d'éducation de leurs enfants. Conformément
au principe de subsidiarité, l'Etat ne doit pas s'arroger les fonctions
qui peuvent être remplies adéquatement par des instances
moins élevées, y compris les organisations privées.
R.& L. : Aux approches de la fin du millénaire,
beaucoup sont venus à estimer que Saint Thomas d'Aquin est le personnage
le plus influent des dix derniers siècles. L'Aquinate semble d'ailleurs
avoir eu une influence profonde sur votre théologie. Comment comprenez-vous
son leg intellectuel?
RP Dulles : J'incline à penser que Thomas d'Aquin
fut le penseur le plus influent du second millénaire. Il est certain
qu'il a eu une grande influence sur l'Eglise Catholique, particulièrement
à partir du milieu du dix-neuvième siècle, lorsque
sa philosophie fut tirée de l'oubli. Je ne suis pas un spécialiste
de St Thomas, mais il n'est pas de théologien pour qui j'aie une
plus grande estime. Dans tout mon travail en théologie, je m'attache
à consulter son enseignement sur le point que j'étudie ;
dans presque tous les cas il y a une référence sage et d'importance
à évoquer.
Comme philosophe et comme théologien St Thomas est exemplaire
par son attention scrupuleuse aux opinions des autres penseurs, par sa
modestie et sa patience, sa fidélité aux Ecritures et à
la Tradition, puis son talent pour synthétiser des principes tirés
d'une grande diversité de disciplines. Pour comprendre la vision
religieuse qui anime la pensée de l'Aquinate, il nous faut relire
ses œuvres de piété aussi bien que ses ouvrages techniques.
Ce serait une sérieuse négligence que d'ignorer ses prières
et hymnes.
R.& L. : Quels sont, pour l'Eglise et pour sa doctrine
sociale, les défis les plus urgents à relever au moment
d'entrer dans le millénaire suivant?
RP Dulles : Au seuil du troisième millénaire;
les Chrétiens ont deux tâches majeures à remplir.
L'une est d'assimiler les plus beaux fruits de leur propre héritage,
de façon à connaître ce qu'ils doivent croire et exprimer.
L'autre est de faire part de leur vision et de leurs valeurs au monde
complexe et turbulent de notre époque. Dieu nous a donné
dans son Christ une révélation de vérité et
de sainteté valable en tous temps, en toutes régions et
cultures. Mais nous avons échoué à faire part de
ce trésor à ceux qui maintenant meurent d'inanition spirituelle.
Sans le Christ, les gens ne trouveront jamais le véritable sens
ni l'objectif de la vie et ils ne pourront atteindre l'unité et
la paix que Dieu destine à la totalité de la famille humaine.
Notre premier travail est de croire ; de nous hisser au niveau de la
Foi. Si notre foi était vigoureuse et saine, nous serions de bons
témoins du Christ et de la Bonne Nouvelle. Notre impuissance à
convertir est due en majeure partie à la faiblesse de nos convictions.
R.& L. : Pour finir, je voudrais citer un article parlant
de vous, dans un récent numéro du New York Times
: "Entré agnostique à Harvard en 1936, le futur théologien
fut attiré par St Thomas d'Aquin et d'autres philosophes catholiques
du Moyen Age. Il devint catholique en 1940 pendant son passage à
l'Ecole de Droit de Harvard..." Voulez-vous bien dire quelques mots
sur votre conversion ?
RP Dulles : J'ai commencé à découvrir
Thomas d'Aquin en lisant le livre de Jacques Maritain Art et Scolastique,
avant même d'entrer au Collège [à Harvard]. J'en appris
beaucoup plus au Collège, surtout grâce aux ouvrages d'Etienne
Gilson. Ma conversion au Catholicisme fut aidée par certaines études
dans Platon, Aristote, Augustin, Dante, etc. Ma thèse de doctorat,
qui devint un livre, porta sur un Platonicien de la Renaissance, Pic de
la Mirandole. A travers ces travaux et d'autres sujets d'intérêt,
notamment la floraison des arts et de l'architecture pendant le Moyen
Age et la Renaissance, j'ai été puissamment attiré
vers le Catholicisme. J'ai alors acquis la conviction que la civilisation
occidentale ne pourrait avancer désormais sans être régénérée
par ses racines religieuses, lesquelles avaient été conservées
sans changements destructeurs dans l'Eglise catholique. En y adhérant,
j'ai trouvé la présence vivante du Christ, qui s'est donné
lui-même pour la vie du monde.
[1]Traduction par Raoul Audouin de l’interview
du RP Avery DULLES sj publiée dans la revue Religion and Liberty
(Vol. 9, n°3, May and June 1999) sous le titre "God's Gift of
Fredom Must Be Used to Choose the Good", parue dans Le Point de
Rencontre, n°60, décembre 1999, pp. 4-13.
Le RP Dulles est titulaire de la Laurence J. McGinley Chaire in Religion
and Society de la Fordham University. Il a présidé la Catholic
Theological Society of America ainsi que l'American Theological Society.
Il a été créé cardinal depuis la parution
de cette interview.
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