Lord Acton
Une Histoire de la Liberté
Histoire de la Liberté dans l'Antiquité
Traduction par Norbert Col,Professeur à l'Université de Bretagne
sud
Histoire de la Liberté dans la Chrétienté
Traduction par Pierre Garello,Professeur à l'Université d'Aix-Marseille
III
Lord Acton, Eléments biographiques 1
"La liberté
requiert de se protéger du contrôle des autres,ce qui exige maîtrise
de soi et, par conséquent,une influence religieuse et spirituelle,
de l'éducation, des connaissanceset une bonne santé physique
et morale."
John Emerich Edward Dalberg Acton, Baron Acton de Aldenham, est né à
Naples le 10 Janvier 1834. Son père, Sir Richard Acton, était
le descendant d'une grande lignée anglaise, et sa mère, la Comtesse
Marie Louise de Dalberg, était issue d'une famille de Rhénanie
qui tenait le second rang dans l'aristocratie impériale allemande. Son
père mourut en 1837, alors qu'il n'avait que trois ans. Sa mère
se remaria, trois ans plus tard, avec Lord George Leveson, qui s'illustra, sous
le nom de Comte Granville, secrétaire aux Affaires Etrangères
de William Gladstone, et sa famille s'installa en Grande Bretagne. Son éducation
et son enfance cosmopolite permirent à Acton de se sentir aussi à
l'aise en Angleterre que sur le continent, et il grandit en parlant anglais,
allemand, français et italien.
Parce qu'il était catholique, il ne put entrer à l'Université
de Cambridge. Il fit donc ses études à l'Université de
Munich, sous la direction du célèbre historien de l'Eglise, Ignaz
von Döllinger. A travers les enseignements de Döllinger, Acton comprit
qu'il serait avant tout historien. Plus jeune, il avait nourri une grande admiration
pour les hommes politiques du parti Whig, tel Edmund Burke, et il devint très
vite libéral. Sa collaboration avec Döllinger lui permit également
d'approfondir sa compréhension de la théologie catholique ainsi
que celle de la Réforme. Grâce à ses études et à
son expérience, Acton forgea une conception de la liberté reposant
sur les devoirs de la conscience.
Sous l'influence de son beau-père, Acton se lança en politique
et fit son entrée à la Chambre des Communes en 1859, en tant que
représentant de la circonscription irlandaise de Carlow. En 1869, Gladstone
récompensa Acton pour sa contribution à la cause libérale
en lui offrant une pairie.
Auparavant, Lord Acton avait acquis le Rambler et l'avait transformer
en un journal catholique, dédié à la discussion des idées
et des problèmes sociaux, politiques et religieux. Par cette activité
et ses engagements lors du premier Concile du Vatican, il devint l'un des plus
fervents défenseurs des libertés politiques et religieuses. Il
affirma que l'Eglise remplit pleinement sa mission quand elle encourage la recherche
de la vérité scientifique, historique et philosophique et favorise
la liberté individuelle dans le domaine politique.
C'est durant les années 1870 et 1880 qu'il mena ses recherches sur les
relations que l'histoire, la religion et la liberté entretiennent. Durant
cette période, il commença à réfléchir aux
contours d'une histoire universelle qui montrerait en détail l'importance
des relations qu'entretiennent vertu religieuse et liberté personnelle.
Acton présentait ses travaux comme une théodicée, comme
une défense de la bonté de Dieu et de sa providentielle bienveillance.
Lord Acton fut nommé Professeur d'Histoire Moderne à l'Université
de Cambridge en 1895. Dans ces nouvelles fonctions, il creusa l'idée
que l'historien, lorsqu'il recherche la vérité, est conduit à
prononcer des jugements moraux sur l'histoire, même si ces jugements s'opposent
à ses convictions les plus profondes. Bien qu'il n'ait jamais terminé
son histoire universelle, Lord Acton fut le véritable concepteur du cours
d'Histoire Moderne de Cambridge et donna des conférences sur la Révolution
Française, l'histoire occidentale depuis la Renaissance et l'histoire
de la liberté de l'Antiquité au XIXe siècle.
A sa mort, en 1902, Lord Acton était considéré comme l'un
des hommes les plus érudits de son temps, un homme d'une ouverture d'esprit,
d'une profondeur et d'une humanité sans pareil. Sa pensée est
disséminée dans des conférences, des articles, son courrier
: ses oeuvres complètes remplissent trois forts volumes, quoiqu'il n'a
pas laissé d'être majeure. Et le grand public a retenu de lui cette
maxime qui, quoique rebattue ne perd pas son sel pour les gens d'expérience,
que "si le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument".
Histoire de la libertédans l'Antiquité
2
Conférence prononcée devant les membres du Bridgnorth
Institute
26 février 1877
Lord Acton
Juste après la religion, la liberté est aussi bien ce qui pousse
aux bonnes actions que le prétexte que se donne partout le crime, depuis
que ses graines ont été semées à Athènes
il y a 2 460 ans, jusqu'à ce que la moisson, arrivée à
maturité, ait été récoltée par des hommes
de notre race. C'est là le fruit délicat d'une civilisation adulte ;
et il ne s'est presque pas écoulé de siècle depuis que
des nations, qui connaissaient le sens de ce mot, ont résolu d'être
libres. A toutes les époques ses ennemis par nature - l'ignorance
et la superstition, le désir de conquête et l'amour de la facilité,
la soif de pouvoir chez le puissant et la faim de nourriture chez le pauvre
- ont mis des obstacles le long de son chemin. Il y a eu de longs intervalles
au cours desquels sa marche a été complètement arrêtée,
lorsque des nations étaient sauvées de la barbarie ou de la mainmise
des étrangers, et lorsque le combat incessant que menaient les hommes
pour subvenir à leur existence, en les privant de tout intérêt
pour la politique ou de toute compréhension de ce qu'elle signifiait,
les a rendus avides de vendre leur droit de naissance contre un plat de lentilles
3, tant ils ignoraient la valeur du trésor qu'ils abandonnaient.
Les vrais amis de la liberté ont toujours été rares, et
l'on ne doit ses triomphes qu'à des minorités qui l'ont emporté
en se donnant des alliés dont les objectifs différaient souvent
des leurs ; et cette association, qui est toujours dangereuse, a parfois
été désastreuse, car non contente de donner aux ennemis
de la liberté de bonnes raisons de s'opposer à elle, elle allumait
les disputes, à l'heure du succès, quand il fallait partager le
butin. Il n'y a jamais eu d'obstacle aussi constant ou aussi difficile à
surmonter que l'incertitude et la confusion touchant la nature de la véritable
liberté. Si des intérêts hostiles ont provoqué beaucoup
de préjudices, des idées fausses en ont provoqué encore
plus ; et l'on peut lire la marche en avant de la liberté dans l'extension
des connaissances tout autant que dans les améliorations apportées
aux lois. L'histoire des institutions est souvent une histoire de tromperie
et d'illusions ; car leur vertu dépend des idées qui les
produisent et de l'esprit qui les préserve ; et leur forme peut
très bien subsister sans altération même si leur substance
a disparu 4.
Quelques exemples bien connus, tirés de la politique moderne, expliqueront
pourquoi il faudra trouver le fond de mon propos en dehors du domaine de la
législation. On dit souvent que notre constitution a atteint son point
de perfection formelle en 1679, quand on vota l'Habeas Corpus. Pourtant, il
ne fallut que deux ans à Charles II pour parvenir à se rendre
indépendant du Parlement 5. En 1789, alors que les Etats
généraux s'assemblaient à Versailles, les Cortès
espagnols, plus anciens que la Grande Charte et plus vénérables
que notre Chambre des Communes, furent convoqués après un intervalle
de plusieurs générations ; mais ils supplièrent aussitôt
le roi de s'abstenir de les consulter, et de ne se fier qu'à sa sagesse
et à son autorité pour faire des réformes. Selon l'opinion
commune, les élections indirectes sont une garantie pour le conservatisme.
Pourtant toutes les assemblées de la Révolution française
provinrent d'élections indirectes. Le suffrage restreint, à ce
que l'on dit encore, est un autre rempart de la monarchie. Mais le parlement
de Charles X, qui fut élu par 90 000 électeurs, résista
et renversa le trône ; quant au parlement de Louis-Philippe, choisi
par un corps de 250 000 électeurs, il soutint avec obséquiosité
la politique réactionnaire de ses ministres, et lors du vote fatal qui,
en rejetant la réforme, fit sombrer la monarchie, les voix de cent vingt-neuf
fonctionnaires donnèrent la majorité à Guizot 6.
Un corps de députés non rétribués est, pour d'évidentes
raisons, plus indépendant que la plupart des corps législatifs
continentaux qui touchent un salaire. Mais il serait déraisonnable, en
Amérique, d'envoyer un membre du Congrès vivre douze mois à
ses frais, aussi loin que d'ici à Constantinople, dans la plus chère
de toutes les capitales. Selon la loi et en vertu des apparences le président
américain est le successeur de Washington, et il jouit toujours de pouvoirs
conçus et limités par la Convention de Philadelphie. En réalité
le nouveau président diffère du magistrat imaginé par les
Pères Fondateurs de la République autant que la monarchie diffère
de la démocratie ; en effet, il faut s'attendre à ce qu'il
fasse 70 000 changements dans la fonction publique : il y a cinquante ans
John Quincy Adams ne renvoya que deux hommes 7. L'achat de
charges judiciaires, à l'évidence, est indéfendable ;
pourtant cette pratique monstrueuse, dans l'ancienne monarchie française,
créa le seul corps capable de résister au roi. La corruption officielle,
qui serait la ruine d'un Etat de droit, sert en Russie de secours salutaire
contre les pressions de l'absolutisme. Il existe des circonstances où
c'est à peine une hyperbole que de dire que l'esclavage lui-même
est une étape sur la route de la liberté. C'est pourquoi ce qui
nous occupe ce soir n'est pas tant la lettre morte des édits et des statuts
que les vivantes pensées des hommes. Il y a un siècle on savait
parfaitement que quiconque obtenait une audience d'un maître de la Cour
de la Chancellerie devait payer comme s'il en obtenait trois, mais personne
ne prêtait attention à une telle énormité jusqu'à
ce qu'elle inspirât à un jeune homme de loi l'idée qu'il
serait peut-être bon de remettre en cause et d'examiner avec la suspicion
la plus rigoureuse chaque élément d'un système dans lequel
se passaient de telles choses. Le jour où cette lueur illumina l'intelligence
exigeante et pénétrante de Jeremy Bentham est plus mémorable
dans le calendrier de la politique que ce qu'on fait de nombreux hommes d'Etat
dans tout le temps où ils étaient au gouvernement. Il serait aisé
de montrer tel paragraphe de saint Augustin, ou telle phrase de Grotius, dont
l'influence dépasse les lois de cinquante parlements ; et notre
cause doit davantage à Cicéron et à Sénèque,
à Vinet et à Tocqueville qu'aux lois de Lycurgue ou aux cinq Codes
de la France.
Par liberté j'entends l'assurance que tout homme sera protégé,
lorsqu'il accomplit ce qu'il croit être son devoir, contre l'influence
de l'autorité et des majorités, de la coutume et de l'opinion.
L'Etat n'est compétent pour fixer des devoirs et pour distinguer entre
le bien et le mal que dans sa propre sphère immédiate. Au delà
des limites de ce qui est nécessaire à son bien-être il
ne peut apporter qu'une aide indirecte afin de combattre le combat de la vie,
en promouvant les influences qui sont efficaces contre la tentation - la
religion, l'éducation et la distribution de la richesse. Dans les temps
anciens l'Etat absorbait des autorités qui n'étaient pas la sienne
et s'immisçait dans le domaine de la liberté individuelle. Au
Moyen Age il n'avait pas assez d'autorité et tolérait que d'autres
s'immisçassent. Les Etats modernes sont d'ordinaire la proie de ces deux
excès. Le critère le plus sûr, quand on veut juger si un
pays est vraiment libre, est le nombre de garanties dont jouissent les minorités.
La liberté, en vertu de cette définition, est la condition essentielle
et le tuteur de la religion ; et c'est dans l'histoire du peuple élu,
par conséquent, que l'on trouve les premières illustrations de
mon sujet. Le gouvernement des Israélites était une fédération
qu'aucune autorité politique ne tenait ensemble : il n'y avait que
l'unité de race et de foi ; ce n'était pas non plus la force
physique, mais une alliance volontaire, qui lui servait de fondement. Le principe
d'autonomie n'était pas seulement appliqué dans chaque tribu,
mais aussi dans chaque groupe d'au moins cent vingt familles ; et il n'y
avait ni privilège de rang ni inégalité devant la loi.
La monarchie était si contraire à l'esprit primitif de la communauté
que Samuel lui opposa une protestation et un avertissement d'une immense portée
8 dont tous les royaumes d'Asie et nombre de royaumes d'Europe
n'ont cessé de confirmer le bien-fondé. Le trône fut édifié
sur un pacte ; et le roi fut privé du droit de légiférer
au sein d'un peuple qui ne reconnaissait d'autre législateur que Dieu,
dont le but le plus élevé en politique était de restaurer
la pureté originelle de sa constitution, et de rendre son gouvernement
conforme au modèle idéal que les sanctions célestes avaient
sanctifié. Les hommes inspirés qui se levèrent sans cesse,
l'un après l'autre, afin de prophétiser contre l'usurpateur et
le tyran, ne cessèrent de proclamer que les lois, qui étaient
divines, étaient d'une autorité supérieure à celle
des dirigeants pécheurs, et ils en appelaient des autorités établies,
du roi, des prêtres et des princes du peuple aux forces salvatrices qui
sommeillaient dans des masses dont la conscience n'était pas corrompue.
C'est ainsi que l'exemple de la nation hébraïque traça les
lignes parallèles sur lesquelles toutes les libertés ont toujours
été gagnées - la doctrine de la tradition nationale
et la doctrine d'une loi plus haute ; le principe qu'une constitution croît
à partir d'une racine, par un long processus de développement
et non pas en raison d'un changement dans son essence ; et le principe
suivant lequel il faut mettre à l'épreuve et réformer toutes
les autorités politiques en fonction d'un code que l'homme n'a pas fait.
L'opération de ces deux principes, travaillant à l'unisson ou
l'un contre l'autre, occupe entièrement l'espace que nous allons couvrir
ensemble.
Le conflit entre la liberté sous autorité divine et l'absolutisme
des autorités humaines se termina par un désastre. En l'an 622
on fit un suprême effort, à Jérusalem, afin de réformer
l'Etat et de le préserver 9. Le Grand Prêtre sortit
du temple de Jéhovah le Livre de cette Loi que l'on avait abandonnée
et oubliée, et le roi et le peuple se lièrent par des serments
solennels afin de l'observer. Mais cet exemple précoce de monarchie limitée
et de suprématie de la loi ne dura ni ne s'étendit ; et c'est
ailleurs qu'il faut chercher les forces grâce auxquelles la liberté
a triomphé. C'est en l'an 586 même, quand le torrent du despotisme
asiatique se referma sur la ville qui avait été et qui était
destinée à redevenir le sanctuaire de la liberté en Orient,
qu'une nouvelle maison lui fut préparée à l'Occident, là
où, gardée par la mer, par les montagnes et par des curs
valeureux, on fit pousser cette majestueuse plante à l'ombre de laquelle
nous habitons et qui étend ses bras invincibles si lentement, et cependant
si sûrement, sur le monde civilisé.
La plus célèbre des femmes de lettres du continent a eu ce mot
célèbre : la liberté est ancienne, et c'est le despotisme
qui est nouveau 10. Les historiens de ces derniers temps se
sont fait une fierté de défendre la vérité de cette
maxime. L'âge héroïque de la Grèce la confirme, et
sa vérité est encore plus évidente quand il s'agit de l'Europe
teutonique. Partout où nous pouvons trouver des indications sur la vie
des nations aryennes dans les temps reculés, nous découvrons des
germes qui, si les circonstances avaient été favorables et si
leur culture avait été assidue, auraient pu produire des sociétés
libres. Ils donnent à voir une certaine conscience d'un intérêt
commun dans des soucis communs, peu de révérence pour l'autorité
extérieure, et une conscience rudimentaire de la fonction et de la suprématie
de l'Etat. Là où la division de la propriété et
du travail n'est pas achevée, il n'y a pas une grande division des classes
et du pouvoir. Tant que les complexes problèmes de la civilisation ne
les mettent pas à l'épreuve, les sociétés peuvent
réussir à échapper au despotisme, de même que les
sociétés que ne trouble pas la diversité religieuse évitent
la persécution. En général, les formes de l'âge patriarcal
ne parvinrent pas à résister à la montée des Etats
absolus lorsque les difficultés et les tentations d'une vie plus évoluée
commencèrent à se faire sentir ; et à part une toute-puissante
exception, qui n'entre pas aujourd'hui dans mon sujet 11,
il est presque impossible de retrouver des traces de leur survie dans les institutions
d'âges plus tardifs. Six cents ans avant la naissance du Christ l'absolutisme
régnait sans partage. Dans l'Orient tout entier c'était l'influence
inchangée des prêtres et des armées qui le soutenait. En
Occident, où il n'y avait pas de livres sacrés qui exigeaient
des interprètes qualifiés, le clergé n'acquit pas de prépondérance,
et lorsque les rois furent renversés leurs pouvoirs passèrent
à des aristocraties de naissance. Ce qui suivit, pendant de nombreuses
générations, ce fut la domination cruelle d'une classe sur une
autre, l'oppression des pauvres par les riches et des ignorants par les sages.
L'esprit de cette domination s'exprima sous une forme passionnée dans
les vers du poète aristocratique Théognis 12,
génial et raffiné, qui avoue sa soif de boire le sang de ses adversaires
politiques. C'est de tels oppresseurs que le peuple de maintes villes essaya
de se libérer en se livrant à la tyrannie moins intolérable
d'usurpateurs révolutionnaires. Le remède donna au mal une nouvelle
forme et une nouvelle énergie. Les tyrans étaient souvent des
hommes d'une aptitude et d'un mérite surprenants, comme certains de ceux
qui, au quatorzième siècle, se firent les seigneurs de villes
italiennes ; mais il n'y avait nulle part de droits garantis par des lois
égales et par le partage du pouvoir.
Le monde fut sauvé de cette dégradation universelle par la plus
douée de toutes les nations. Athènes qui était, comme d'autres
cités, troublée et opprimée par une classe privilégiée,
évita la violence et nomma Solon pour réviser ses lois. Ce fut
le choix le plus heureux que l'histoire ait enregistré. Solon n'était
pas seulement l'homme le plus sage que l'on pût trouver à Athènes,
mais en outre le génie politique le plus profond de l'Antiquité ;
la révolution tranquille, pacifique et sans effusion de sang grâce
à laquelle il sut libérer son pays fut le premier stade d'une
marche en avant que notre époque se fait gloire de poursuivre, et elle
institua un pouvoir qui a fait davantage que quoi que ce soit d'autre, à
part la religion révélée, pour la régénération
de la société. La classe supérieure avait eu le droit de
faire les lois et de les administrer, et il lui en laissa la possession, en
se contentant de transférer à la richesse ce qui avait été
le privilège de la naissance. Aux riches, qui seuls avaient les moyens
de supporter le fardeau du service public dans les impôts et à
la guerre, Solon donna une part de pouvoir proportionnée aux exigences
qui pesaient sur leurs ressources. Les classes les plus pauvres furent exemptées
des impôts directs, mais aussi exclues des fonctions. Solon leur donna
le droit de participer à l'élection de magistrats appartenant
à des classes au dessus de la leur, et le droit de leur demander des
comptes. Cette concession, si mince en apparence, fut le début d'un immense
changement. Elle donna naissance à l'idée que l'on doit pouvoir
participer au choix de ceux à la rectitude et à la sagesse desquels
on est obligé de remettre sa fortune, sa famille et sa vie. Et cette
idée renversa complètement la conception que l'on avait de l'autorité
humaine, car elle instaura le règne de l'influence morale là où
le pouvoir politique avait toujours dépendu de la force physique. Le
gouvernement par consentement supplanta le gouvernement par la coercition, et
l'on fit reposer sur sa base la pyramide qui avait reposé sur une pointe.
En faisant de chaque citoyen le tuteur de son intérêt personnel,
Solon fit entrer dans l'Etat l'élément de la démocratie.
Le plus grand titre de gloire d'un dirigeant, disait-il, est de créer
un gouvernement populaire. Comme il était persuadé qu'on ne peut
entièrement faire confiance à personne, il soumit tous ceux qui
exerçaient le pouvoir au contrôle vigilant de ceux qu'ils représentaient.
La seule ressource que l'on avait jusque là connue, contre les désordres
en politique, était la concentration du pouvoir. Solon entreprit d'atteindre
le même objectif en répartissant le pouvoir. Il donna aux gens
du commun toute l'influence qu'il les jugeait capables d'utiliser, afin de protéger
l'Etat du pouvoir arbitraire. C'est l'essence de la démocratie, disait-il,
de n'obéir à d'autre maître que la loi. Solon reconnut le
principe que les formes en politique ne sont pas définitives ou invariables
et qu'elles doivent s'adapter aux faits ; et il pourvut si bien à
la révision de sa propre constitution, sans qu'il y eût solution
de continuité ou perte de stabilité, que plusieurs siècles
après sa mort les orateurs de l'Attique lui attribuaient encore et appelaient
de son nom l'édifice tout entier de la loi athénienne. La direction
de son développement était déterminée par la doctrine
fondamentale de Solon suivant laquelle il fallait proportionner le pouvoir politique
au service public. Lors des guerres médiques les services de la démocratie
éclipsèrent ceux des ordres patriciens, car c'étaient des
Athéniens de la classe la plus pauvre qui composaient l'équipage
de la flotte qui balaya les Asiatiques de la Mer Egée. Cette classe dont
la valeur avait sauvé l'Etat et préservé la civilisation
européenne avait gagné le droit de voir son influence et ses privilèges
augmenter. Les fonctions de l'Etat, qui avaient été le monopole
des riches, furent ouvertes tout grand aux pauvres, et afin de s'assurer qu'ils
obtinssent leur part on distribua tout par tirage au sort, à l'exception
des commandements suprêmes.
Tandis que les anciennes autorités déclinaient, il n'y avait
pas de norme reconnue de droit politique et moral qui permît d'ancrer
fermement la structure de la société au milieu du changement.
L'instabilité qui s'était saisie des formes menaçait les
principes mêmes du gouvernement. Les croyances nationales cédaient
au doute, et le doute ne faisait pas encore place au savoir. Il y avait eu une
époque où l'on identifiait les obligations de la vie publique
comme de la vie privée à la volonté des dieux. Mais cette
époque n'était plus. Pallas, la sublime déesse des Athéniens,
et le dieu du Soleil, dont les oracles prononcés dans le temple situé
entre les sommets jumeaux du Parnasse faisaient tant pour la nationalité
grecque, contribuaient à maintenir un idéal religieux élevé ;
mais une fois que les hommes éclairés de la Grèce eurent
appris à appliquer leur faculté aiguë de raisonnement au
système de leur croyance ancestrale, il ne leur fallut pas longtemps
pour comprendre que de telles manières de se représenter les dieux
corrompaient la vie et dégradaient l'esprit du peuple. Ce n'était
pas la religion populaire qui pouvait soutenir la morale populaire. On ne pouvait
pas encore trouver dans des livres l'instruction morale que les dieux ne fournissaient
plus. Il n'y avait pas de code vénérable qu'exposaient des experts,
pas de ces doctrines que proclamaient des hommes dont on admettait la sainteté,
comme ces maîtres de l'Extrême Orient dont la parole régit
encore aujourd'hui la foi de près de la moitié de l'humanité.
On commença par détruire lorsque l'on s'efforça d'expliquer
le monde en observant avec précision et en raisonnant avec exactitude.
Il vint un temps où les philosophes du Portique et l'Académie
forgèrent les préceptes de la sagesse et de la vertu en un système
si cohérent et si profond qu'il écourta immensément la
tâche des théologiens chrétiens. Mais ce temps n'était
pas encore venu.
La période de doute et de transition au cours de laquelle les Grecs
passèrent des vagues chimères de la mythologie à la dure
lumière de la science fut l'âge de Périclès, et cette
tentative de mettre une vérité indiscutable à la place
des prescriptions d'autorités diminuées, qui commençait
alors à absorber les énergies de l'intellect grec, est le plus
glorieux des mouvements que l'on trouve dans les annales profanes de l'humanité ;
c'est à lui, en effet, que nous devons, même après l'incommensurable
progrès qu'a accompli le christianisme, une grande partie de notre philosophie,
et, de loin, le meilleur de tout le savoir politique que nous possédons.
Périclès, qui était à la tête du gouvernement
athénien, fut le premier homme d'Etat à se trouver confronté
au problème que le déclin rapide des traditions faisait peser
sur le monde politique. Il ne restait pas d'autorité, dans la morale
ou dans la politique, que n'ébranlât ce mouvement qui était
dans l'air du temps. On ne pouvait se fier vraiment à aucun guide ;
on n'avait pas à sa disposition de critère auquel on pût
faire appel afin de trouver les moyens de contrôler ou de rejeter les
convictions qui prévalaient dans le peuple. Il se pouvait que le sentiment
populaire sur ce qui était juste fût erroné, mais rien ne
permettait de mettre cela à l'épreuve. C'est dans le peuple que
se trouvait, en pratique, la connaissance du bien et du mal. C'est dans le peuple
que par conséquent se trouvait le pouvoir.
La philosophie politique de Périclès consista en la conclusion
suivante. Il abattit résolument tous les étais qui soutenaient
encore la prépondérance artificielle de la richesse. Il fit adopter,
contre l'ancienne doctrine selon laquelle le pouvoir va de pair avec la propriété
terrienne, l'idée qu'il doit être réparti avec une équité
telle qu'une sécurité égale soit garantie à tous.
Qu'une seule partie de la communauté dût gouverner l'ensemble,
ou qu'une seule classe dût légiférer pour les autres, il
déclara que cela était tyrannique. L'abolition des privilèges
n'aurait servi qu'à faire passer la souveraineté des riches aux
pauvres si Périclès n'avait pas rétabli l'équilibre
en limitant les droits de la citoyenneté aux Athéniens de pure
extraction. C'est par cette mesure qu'on ramena à 14 000 citoyens la
classe qu'il faudrait appeler le tiers état, et qu'elle devint presque
numériquement égale aux rangs les plus élevés. Périclès
était convaincu que tout Athénien qui négligeait de prendre
la part qui lui revenait dans les affaires publiques faisait du tort à
l'Etat de droit. Afin que la pauvreté n'exclût personne il fit
en sorte que les pauvres fussent payés sur les fonds de l'Etat en dédommagement
de leur présence ; en effet, sa gestion de l'impôt fédéral
avait permis de rassembler un Trésor de plus de deux millions de livres
sterling. C'est à son talent d'orateur qu'il devait l'empire qu'il exerçait.
Il gouverna par la persuasion. Tout était décidé par des
débats au cours de délibérations publiques ; et toutes
les influences s'inclinaient devant l'ascendant de l'esprit. L'idée que
les constitutions n'avaient pas pour objet de confirmer la prédominance
de quelque intérêt que ce fût, mais de prévenir une
telle prédominance et de préserver avec un soin égal l'indépendance
de ceux qui travaillaient comme la sécurité de la propriété,
afin que les riches fussent protégés contre l'envie et les pauvres
contre l'oppression, tel est le point le plus élevé qu'atteignit
l'art de gouverner de la Grèce. Il ne survécut guère au
grand patriote qui l'avait conçu ; et l'histoire tout entière
est remplie de tentatives dont l'objet était de renverser l'équilibre
du pouvoir au profit de l'argent, de la propriété ou du grand
nombre. Il vint ensuite une génération dont le talent n'a jamais
été égalé, une génération dont les
travaux, en poésie et en éloquence, font encore l'envie du monde
entier et restent inégalés en histoire, en philosophie et en politique.
Mais elle ne donna pas de successeur à Périclès ;
et personne ne parvint à tenir le sceptre qui tomba de sa main.
Ce fut une étape de la plus haute importance dans la marche des nations
que celle où la constitution athénienne adopta le principe suivant
lequel chaque intérêt devait avoir le droit et les moyens de s'affirmer.
Mais il n'y avait pas de réparation pour ceux qui étaient battus
lors d'un vote. La loi ne mettait pas de frein au triomphe des majorités
et ne protégeait pas la minorité contre les dures conséquences
de la loi du nombre. Lorsque fut écartée l'influence décisive
de Périclès, le conflit entre les classes fit rage sans retenue ;
et le massacre qui frappa les rangs les plus élevés lors de la
guerre du Péloponnèse donna aux plus bas une irrésistible
prépondérance. L'esprit agité et examinateur des Athéniens
ne mit pas longtemps à révéler le pourquoi de toutes les
institutions et les conséquences de tous les principes, et la constitution
suivit son cours, depuis sa toute petite enfance jusqu'à sa décrépitude,
avec une rapidité sans équivalent.
Deux générations embrassent l'intervalle qui sépare l'époque
de Solon, où l'influence populaire fut admise pour la première
fois, et la chute de l'Etat. Leur histoire fournit l'exemple classique du péril
qui menace la démocratie même dans des circonstances singulièrement
favorables. En effet, les Athéniens n'étaient pas seulement braves,
patriotes et capables d'un généreux sacrifice : c'étaient
aussi les plus religieux de tous les Grecs. Ils vénéraient la
constitution qui leur avait donné la prospérité, l'égalité
et la fierté d'être libre, et ne mettaient jamais en cause les
lois fondamentales qui réglaient l'immense pouvoir de l'Assemblée.
Ils toléraient une considérable diversité d'opinions et
une liberté de parole étendue ; et leur humanité envers
leurs esclaves suscitait l'indignation, chez les partisans de l'aristocratie,
même de ceux qui étaient les plus intelligents. Ils devinrent ainsi
le seul peuple de l'antiquité que des institutions démocratiques
rendirent grand. Mais la possession d'un pouvoir sans limites, qui corrode la
conscience, endurcit le cur et obscurcit l'entendement des monarques,
exerça son influence démoralisante sur l'illustre démocratie
d'Athènes. Il est mauvais d'être opprimé par une minorité ;
mais il est pis d'être opprimé par une majorité. En effet,
il y a dans les masses une réserve de pouvoir latent à laquelle,
si on la fait entrer en jeu, la minorité ne peut que rarement résister.
Mais contre la volonté absolue d'un peuple tout entier il n'y a pas d'appel,
pas de rédemption, pas de refuge hormis la trahison. La classe la plus
humble et la plus nombreuse chez les Athéniens unissait en elle le pouvoir
législatif, le pouvoir judiciaire et, pour partie, le pouvoir exécutif.
La philosophie qui exerçait alors de plus en plus d'influence leur enseignait
qu'il n'est pas de loi supérieure à celle de l'Etat et que, dans
l'Etat, le législateur est au dessus de la loi.
Il en résultait que le peuple souverain avait le droit de faire tout
ce qui était en son pouvoir, et que la seule règle qui le liât,
touchant le bien et le mal, était ce qu'il considérait comme opportun.
En une occasion mémorable les Athéniens assemblés déclarèrent
qu'il était monstrueux qu'on les empêchât de faire ce qu'ils
avaient choisi, quoi que cela fût. De toutes les forces qui existaient
aucune ne pouvait les contenir ; et ils résolurent qu'il n'était
pas de devoir qui pût les contenir, et qu'aucune loi ne les lierait si
ce n'étaient pas eux qui l'avaient faite. C'est ainsi que le peuple athénien
émancipé devint un tyran, et que les plus sages parmi les anciens
condamnent, avec une terrible unanimité, son gouvernement, le pionnier
de la liberté européenne. Ce peuple fit la ruine de sa cité
en s'efforçant de régler le cours de la guerre par des débats
sur la place du marché. Comme le fit la République française,
il mit à mort ses commandants quand ils avaient subi un échec.
Il traita ses colonies avec une telle injustice qu'il perdit son empire maritime.
Il dépouilla les riches jusqu'à ce que les riches conspirassent
avec l'ennemi public ; et ils mirent la touche finale à leur culpabilité
en faisant subir le martyre à Socrate.
Lorsque l'empire absolu du nombre eut duré pendant près d'un
quart de siècle, il ne restait rien que l'Etat pût perdre sinon
son existence même ; et les Athéniens, las et découragés,
reconnurent quelle était la véritable cause de leur ruine. Ils
comprirent que pour qu'existent la liberté, la justice et des lois égales,
il est tout aussi nécessaire que la démocratie se limite qu'il
avait autrefois été nécessaire qu'elle limitât l'oligarchie.
Ils résolurent de se fonder une fois de plus sur les anciennes coutumes,
et de restaurer l'ordre de choses qui avait subsisté lorsque le monopole
du pouvoir avait été retiré aux riches et n'avait pas été
acquis par les pauvres. Après l'échec d'une première restauration,
mémorable en cela seulement que Thucydide, dont le jugement en matière
politique n'est jamais pris en défaut, déclara que c'était
le meilleur gouvernement dont Athènes eût joui, on renouvela cette
tentative avec une plus grande expérience et une plus grande unité
d'intention. Les partis hostiles se réconcilièrent et proclamèrent
une amnistie, la première dans l'histoire. Ils résolurent de gouverner
par la concorde. Les lois qui avaient la sanction de la tradition furent réduites
à un simple code ; et aucune action de l'assemblée souveraine
n'était valide s'il se trouvait qu'elle ne s'accordait pas avec lui.
On fit une distinction générale entre les lignes sacrées
de la constitution, qui ne devaient jamais être violées, et les
décrets qui, de temps à autre, correspondaient aux besoins et
aux conceptions de l'époque ; et l'on rendit indépendant
des variations momentanées de la volonté populaire l'édifice
légal qui avait été l'uvre de nombreuses générations.
La repentance des Athéniens vint trop tard pour sauver la République.
Mais la leçon de leur expérience vit à jamais, car elle
enseigne que le gouvernement par le peuple tout entier, qui est le gouvernement
de la classe la plus nombreuse et la plus puissante, est un mal de la même
nature que la monarchie sans mélange, et qu'il requiert, pour des raisons
presque identiques, des institutions qui le protègeront de lui-même
et qui feront respecter le règne permanent de la loi contre les révolutions
arbitraires de l'opinion.
Tandis que la liberté athénienne passait de la grandeur à
la décadence, Rome s'employait à résoudre les mêmes
problèmes avec un sens constructif supérieur et un plus grand
succès pendant quelque temps, mais pour connaître, à la
fin, une bien plus terrible catastrophe. Ce qui, chez les ingénieux Athéniens,
avait été une marche conduite par l'envoûtement d'arguments
plausibles fut, à Rome, un conflit entre des forces rivales. La politique
spéculative n'attirait pas le génie sombre et pratique des Romains.
Ils n'examinaient pas quel serait le moyen le plus intelligent de surmonter
une difficulté, mais quel était le chemin qu'indiquaient des cas
analogues ; et ils accordaient moins d'influence à l'impulsion et
à l'esprit du moment qu'au précédent et à l'exemple.
Leur caractère bien à eux les poussait à attribuer l'origine
de leurs lois à des temps reculés, et leur désir de justifier
la continuité de leurs institutions et de se débarrasser du reproche
d'avoir innové leur fit imaginer l'histoire légendaire des rois
de Rome. La force de leur adhésion aux traditions rendit lente leur progression,
ils n'avançaient que forcés par une nécessité presque
inévitable, et les mêmes questions revinrent souvent avant qu'on
ne leur trouvât de réponse. L'histoire constitutionnelle de la
République tourne autour des tentatives que faisaient les aristocrates,
qui soutenaient qu'ils étaient les seuls vrais Romains, afin de garder
entre leurs mains le pouvoir qu'ils avaient arraché aux rois, et les
plébéiens qui cherchaient à en avoir une part égale.
Et cette controverse, qui ne dura qu'une génération chez les Athéniens
ardents et agités, dura plus de deux siècles, depuis l'époque
où la plebs fut exclue du gouvernement de la cité, imposée
et contrainte de travailler sans salaire, jusqu'à l'an 285 où
elle fut admise à l'égalité politique. Suivirent cent cinquante
ans de prospérité et de gloire sans égales ; et alors,
du conflit originel qui avait été réglé par compromis
plutôt qu'en théorie, surgit une nouvelle lutte qui était
sans issue.
La masse des familles les plus démunies, qu'avait appauvries un incessant
service aux armées, était réduite à dépendre
d'une aristocratie d'environ deux mille riches qui se partageaient les immenses
domaines de l'Etat. Lorsque le besoin devint pressant les Gracques essayèrent
de trouver une solution en incitant les classes les plus riches à distribuer
une partie des terres publiques aux gens du commun. L'ancienne et célèbre
aristocratie de la naissance et du rang avait fait une résistance acharnée,
mais elle connaissait l'art de céder. Plus égoïste, l'aristocratie
qui vint après elle était incapable d'apprendre un tel art. Le
caractère du peuple changea sous l'effet d'un conflit dont les raisons
étaient plus âpres. Le combat pour obtenir le pouvoir politique
avait été mené avec cette honorable modération qui
distingue les conflits politiques en Angleterre. Mais la lutte pour obtenir
les objets de l'existence matérielle en vint à être aussi
féroce que les controverses civiles en France. Rejeté par les
riches après une lutte de vingt-deux ans, le peuple, où l'on trouvait
320 000 hommes dont la nourriture dépendait des rations publiques, était
prêt à suivre quiconque promettait de lui obtenir, par une révolution,
ce qu'il ne pouvait pas obtenir par la loi.
Pendant quelque temps le Sénat, qui représentait l'ordre de choses
ancien et menacé, eut assez de force pour vaincre tous les chefs populaires
qui s'élevèrent, jusqu'à ce que Jules César, soutenu
par une armée qu'il avait conduite dans une incomparable série
de conquêtes et par les masses affamées qu'il s'était gagnées
par sa prodigue libéralité, et plus expert que tout autre dans
l'art impérial de gouverner, changeât la république en monarchie
par une série de mesures qui n'étaient ni violentes ni préjudiciables.
L'Empire conserva les formes républicaines jusqu'au règne de
Dioclétien ; mais la volonté des empereurs n'était
pas plus contrôlée que ne l'avait été celle du peuple
après la victoire des tribuns. Leur pouvoir était arbitraire même
lorsqu'il était utilisé avec la plus grande sagesse ; et
pourtant l'Empire romain rendit de plus grands services que la République
romaine à la cause de la liberté. Je ne veux pas dire que ce fut
en raison de ces accidents passagers où des empereurs firent un bon usage
des occasions immenses qui s'offraient à eux, comme Nerva, dont Tacite
nous dit qu'il combinait ces deux choses autrement incompatibles que sont la
monarchie et la liberté ; ou que l'Empire fut ce que disent ses
panégyristes : la perfection de la démocratie. A la vérité,
c'était au mieux un odieux despotisme mal déguisé. Mais
Frédéric le Grand fut un despote ; pourtant il était
l'ami de la tolérance et de la liberté de discussion. Les Bonapartes
furent despotiques ; pourtant il n'est pas de dirigeant libéral
qui fut plus acceptable aux masses populaires que Napoléon Ier,
après qu'il eut détruit la République en 1805, et que Napoléon
III à l'apogée de son pouvoir en 1859. Pareillement, l'Empire
romain possédait des mérites qui, avec le recul, et plus particulièrement
avec beaucoup de recul, ont plus d'importance aux yeux des hommes que la tragique
tyrannie que l'on ressentait aux abords du palais. Les pauvres avaient ce qu'ils
avaient en vain exigé de la République. Les sort des riches était
meilleur que sous le Triumvirat. Les droits des citoyens romains étaient
étendus au peuple des Provinces. C'est à l'époque impériale
qu'appartiennent ce qu'il y a de meilleur dans la littérature romaine
et la Loi civile presque dans son entier ; et c'est l'Empire qui adoucit
l'esclavage, institua la tolérance religieuse, jeta les fondements du
droit des nations et créa un parfait système de droit de la propriété.
La République que César renversa n'avait rien eu d'un Etat libre.
Elle donnait d'admirables garanties aux droits des citoyens ; elle traitait
avec un sauvage mépris les droits des hommes ; et elle permettait
au Romain libre d'infliger des torts atroces à ses enfants, aux débiteurs
et aux clients, aux prisonniers et aux esclaves. On tenait pour peu de choses
ces idées plus profondes sur le droit et sur le devoir qu'on ne trouve
pas dans les tables de la loi municipale mais que les généreux
esprits de la Grèce connaissaient bien, et l'on proscrivait fréquemment
la philosophie qui s'occupait de telles spéculations car on y voyait
l'enseignement de la sédition et de l'impiété.
Enfin, en l'an 155, le philosophe athénien Carnéade, en mission
politique, fit son apparition à Rome. Entre ses affaires officielles
il fit deux discours en public afin de donner aux conquérants illettrés
de son pays un aperçu des disputes qui fleurissaient dans les écoles
de l'Attique. Le premier jour il discourut de la justice naturelle. Le lendemain
il en nia l'existence, en soutenant que toutes nos idées sur le bien
et sur le mal dérivent de lois positives. C'est de l'époque de
ce mémorable déploiement d'intelligence que le génie du
peuple vaincu tint ses conquérants sous sa coupe. Les plus éminents
des hommes publics romains, comme Scipion et Cicéron, formèrent
leur esprit sur des modèles grecs, et les juristes romains se mirent
à l'école rigoureuse de Zénon et de Chrysippe.
S'il nous fallait, en faisant passer la limite au second siècle, où
l'on commence à percevoir l'influence du christianisme, former notre
jugement de la politique de l'antiquité à partir de sa législation
réelle, notre évaluation n'irait pas très haut. Les idées
qui prévalaient alors sur la liberté étaient imparfaites,
et les tentatives de les mettre en application manquaient la cible. Les anciens
savaient mieux régler le pouvoir que régler la liberté.
Ils concentraient tant de prérogatives dans l'Etat qu'ils ne laissaient
aucun moyen à quiconque d'en nier la juridiction ou de fixer des limites
à son activité. Si je peux me permettre un anachronisme parlant,
le vice de l'Etat classique était d'être à la fois Eglise
et Etat. La moralité ne se distinguait pas de la religion, ni la politique
de la morale ; et en religion, en moralité et en politique il n'y
avait qu'un législateur et qu'une autorité. L'Etat, alors qu'il
faisait déplorablement peu pour l'éducation, pour la science pratique,
pour les indigents et pour les démunis, ou pour les besoins spirituels
des hommes, n'en revendiquait pas moins l'usage de toutes leurs facultés
et la définition de tous leurs devoirs. Les individus et les familles,
les associations et les colonies n'étaient qu'autant de matériaux
que l'Etat consumait pour ses propres fins. Ce que l'esclave était entre
les mains de son maître le citoyen l'était entre celles de la communauté.
Les obligations les plus sacrés s'évanouissaient devant l'avantage
public. Les passagers n'existaient qu'en vue du navire. C'est par leur dédain
des intérêts privés, du bien-être moral et de l'amélioration
du peuple que la Grèce et Rome détruisirent toutes deux les éléments
vitaux sur lesquels repose la prospérité des nations, et qu'elles
périrent du déclin des familles et du dépeuplement de leurs
pays. Elles ne survivent pas par leurs institutions, mais par leurs idées,
et c'est par leurs idées, particulièrement sur l'art de gouverner,
qu'elles sont
Les souverains morts,
Mais dont le sceptre gouverne encore
Nos esprits depuis leurs urnes. 13
C'est en effet à elles que l'on peut faire remonter presque toutes les
erreurs qui sapent la société politique - le communisme, l'utilitarisme,
la confusion entre tyrannie et autorité, et entre l'anarchie et la liberté.
C'est à Critias que l'on doit l'idée qu'à l'origine les
hommes vivaient dans un état de nature, par la violence et sans lois.
Diogène de Sinope préconisait le communisme dans sa forme la plus
grossière. Selon les sophistes, il n'est pas de devoir au-dessus de ce
qui est opportun, et pas de vertu en dehors du plaisir. Les lois sont une invention
des faibles pour voler à leurs supérieurs la jouissance raisonnable
de leur supériorité. Il est meilleur d'infliger un tort que de
le subir ; et de même qu'il n'est pas de plus grand bien que de faire
le mal sans crainte du châtiment, de même il n'est pas de pire mal
que de souffrir sans la consolation de la vengeance. La justice est le masque
d'un esprit poltron ; l'injustice est expérience du monde ; et le
devoir, l'obéissance, l'abnégation sont les impostures de l'hypocrisie.
Le gouvernement est absolu et peut ordonner ce qui lui plaît ; et
nul sujet ne peut se plaindre qu'il lui fait du tort ; mais pourvu qu'il
puisse échapper à la coercition et au châtiment il est toujours
libre de désobéir. Le bonheur consiste à obtenir le pouvoir,
et à échapper à la nécessité de l'obéissance ;
et celui qui obtient un trône par la perfidie et par le meurtre mérite
d'être véritablement envié.
Epicure ne différait pas beaucoup de ces avocats du code du despotisme
révolutionnaire. Toutes les sociétés, disait-il, sont fondées
sur un contrat de protection mutuelle. Le bien et le mal sont des termes conventionnels,
car les foudres célestes tombent également sur le juste et sur
l'injuste. Si l'on peut trouver à redire contre le mal, cela ne réside
pas dans l'acte lui-même mais dans les conséquences qu'il entraîne
pour le fautif. Les sages conçoivent des lois non pas pour se lier mais
pour se protéger ; et lorsqu'elles se révèlent sans
profit elles cessent d'être valides. La maxime suivante d'Aristote révèle
quels sentiments intolérants habitaient même les plus illustres
des métaphysiciens : la marque des pires gouvernements est qu'ils
laissent les hommes libres de vivre comme ils l'entendent.
Si vous voulez bien garder à l'esprit que le meilleur des païens,
Socrate, ne connaissait de plus haute norme pour les hommes, de meilleur guide
de conduite, que les lois de chaque pays ; que Platon, dont la sublime
doctrine était si près d'être une anticipation du christianisme
que de célèbres théologiens souhaitèrent que ses
ouvrages fussent interdits de peur que les hommes ne s'en contentassent et ne
devinssent indifférents à tout dogme plus élevé
- Platon à qui fut accordée la vision prophétique du
Juste accusé, condamné, flagellé et mourant sur une Croix
14 - , n'en employa pas moins l'intelligence la plus lumineuse
jamais accordée à l'homme à recommander l'abolition de
la famille et l'exposition des enfants 15; qu'Aristote,
le plus capable des moralistes de l'antiquité, ne voyait pas le moindre
mal à faire des incursions chez les peuples voisins afin de les réduire
en esclavage 16, - davantage encore, si vous voulez bien
considérer que, chez les modernes, des hommes d'un génie égal
au leur ont soutenu des doctrines politiques qui ne sont pas moins criminelles
ou absurdes - , il vous deviendra évident combien une phalange obstinée
d'erreurs barre les chemins de la vérité ; que la raison
pure est aussi impuissante que la coutume à résoudre le problème
du gouvernement libre ; que ce dernier ne peut être que le fruit
d'une expérience longue, variée et douloureuse ; et que tracer
l'origine des méthodes par lesquelles la sagesse divine a éduqué
les nations à apprécier et à accepter les devoirs de la
liberté n'est pas la moindre part de cette vraie philosophie qui cherche
à
Défendre l'éternelle Providence
Et [à] justifier aux hommes les voies de Dieu. 17
Mais, après avoir sondé la profondeur de leurs erreurs, je vous
donnerais une idée bien imparfaite de la sagesse des anciens si je vous
laissais croire que leurs préceptes n'étaient pas meilleurs que
leur pratique. Tandis que les hommes d'Etat, les sénats et les assemblées
populaires fournissaient des exemples de toutes les bévues que l'on puisse
imaginer, il s'éleva une noble littérature qui renfermait un trésor
inestimable de savoir politique et dans laquelle une impitoyable sagacité
mettait à nu les vices des institutions existantes. Le point sur lequel
les anciens étaient vraiment tout près d'être unanimes est
le droit du peuple à gouverner, et son inaptitude à gouverner
seul. Afin de résoudre cette difficulté et de donner à
l'élément populaire une part entière de pouvoir, mais sans
monopole, ils adoptèrent presque tous la théorie de la constitution
mixte. Ils différaient de ce que nous appelons ainsi parce que les constitutions
modernes sont un moyen de limiter la monarchie ; chez eux on les inventa
afin de mettre un frein à la démocratie. Cette idée s'éleva
du temps de Platon - bien qu'il la repoussât - alors que les vieilles
monarchies et les vieilles oligarchies avaient disparu ; et l'on continua
de la chérir longtemps après que toutes les démocraties
eurent été absorbées dans l'Empire romain. Mais alors qu'un
prince souverain qui se dessaisit d'une partie de son autorité cède
à l'argument d'une force supérieure, un peuple souverain qui abandonne
sa propre prérogative succombe à l'influence de la raison. Et
de tout temps il s'est révélé plus facile de créer
des limites par l'usage de la force que par la persuasion.
Les auteurs anciens voyaient très clairement que tout principe de gouvernement,
si aucun autre ne l'accompagne, se porte aux excès et provoque une réaction.
La monarchie se durcit en despotisme. L'aristocratie se contracte en oligarchie.
La démocratie se dilate en suprémacie du nombre. Ils imaginèrent
donc que de restreindre chaque élément en le combinant aux autres
détournerait le processus naturel d'autodestruction et donnerait à
l'Etat une jeunesse perpétuelle. Mais cette harmonie de monarchie, d'aristocratie
et de démocratie entremêlées, qui fut l'idéal de
nombreux auteurs et dont ils supposaient que Sparte, Carthage et Rome l'avaient
mis en évidence, était une chimère de philosophes que l'antiquité
ne réalisa jamais. Enfin, Tacite, plus avisé que les autres, avoua
que la constitution mixte, quelque admirable qu'elle soit en théorie,
était difficile à établir et impossible à maintenir.
Les expériences ultérieures n'ont pas démenti son décourageant
aveu.
On a tenté l'expérience plus souvent que je ne puis le dire,
avec une combinaison de ressources que les anciens ne connaissaient pas -
avec le christianisme, le gouvernement parlementaire et une presse libre. Pourtant
il n'est pas d'exemple d'une telle constitution équilibrée qui
ait duré un siècle. Si elle a réussi quelque part c'est
dans notre pays favorisé et à notre époque : et nous
ne savons pas encore combien de temps la sagesse de notre nation préservera
cet équilibre. Le frein fédéral était aussi familier
aux anciens que le frein constitutionnel. Car le type de toutes leurs républiques
était le gouvernement d'une cité par ses propres habitants réunis
sur la place publique. Une administration embrassant plusieurs cités
ne leur était connue que sous la forme de l'oppression que Sparte exerçait
sur les Messéniens, Athènes sur ses Confédérés
et Rome sur l'Italie. Les ressources qui, dans les temps modernes, ont permis
à un grand peuple de se gouverner à partir d'un centre unique
n'existaient pas. L'égalité ne pouvait être préservée
que par le fédéralisme ; et cela se produit plus souvent
chez eux que dans le monde moderne. Si la distribution du pouvoir entre les
diverses parties de l'Etat est le meilleur moyen de restreindre la monarchie,
la distribution du pouvoir entre plusieurs Etats est le meilleur frein à
la démocratie. En multipliant les centres de gouvernement et de discussion,
elle promeut la diffusion du savoir politique et le maintien d'une opinion saine
et indépendante. C'est le protectorat des minorités et la consécration
du gouvernement autonome. Mais bien qu'il faille la compter parmi les plus belles
réussites du génie pratique de l'antiquité, c'est la nécessité
qui la fit naître, et ses propriétés ne furent qu'imparfaitement
sondées par la théorie.
Lorsque les Grecs se mirent à réfléchir aux problèmes
de la société, ils acceptèrent au tout début les
choses telles qu'elles étaient, et firent de leur mieux pour les expliquer
et pour les défendre. Si chez nous c'est le doute qui stimule l'esprit
d'examen, chez eux c'est l'étonnement qui le fit naître. Le plus
illustre des premiers philosophes, Pythagore, enseigna une théorie qui
visait à conserver le pouvoir politique à la classe éduquée,
et il donna de la noblesse à une forme de gouvernement qui se fondait
généralement sur l'ignorance populaire et de forts intérêts
de classe. Il prêcha l'autorité et la subordination, s'étendit
davantage sur les devoirs que sur les droits, sur la religion que sur la politique,
et son système périt dans la révolution qui balaya les
oligarchies. La révolution exposa ensuite sa propre philosophie dont
j'ai décrit les excès.
Mais entre ces deux ères, entre la didactique rigide des premiers pythagoriciens
et les théories dissolvantes de Protagoras, il s'éleva un philosophe
qui se tenait à l'écart de ces deux extrêmes, et dont on
n'a pas vraiment compris ni vraiment apprécié, avant notre époque,
les difficiles maximes. Héraclite, d'Ephèse, déposa son
livre dans le temple de Diane. Le livre a péri, comme le temple et le
culte ; mais ses fragments ont été rassemblés et interprétés
avec une ardeur incroyable par les érudits, les théologiens, les
philosophes et les hommes politiques qui se sont engagés avec le plus
d'intensité dans le labeur et dans la tension de notre siècle.
Le logicien le plus réputé de la génération qui
vient de passer a adopté chacune des propositions de son auteur ;
et le plus brillant agitateur parmi les socialistes du continent a composé
un livre de 840 pages pour célébrer sa mémoire.
Héraclite se plaignait de ce que les masses étaient sourdes à
la vérité et ne savaient pas qu'un seul homme bon vaut davantage
que des milliers ; mais il n'avait pas de révérence superstitieuse
pour l'ordre existant. Le conflit, dit-il, est la source et le maître
de toute chose. La vie est un mouvement perpétuel, et le repos est la
mort. Personne ne plonge deux fois dans le même courant, car il coule
et il passe tout le temps et n'est jamais 18 le même.
La seule chose qui soit inébranlable et certaine au cur du changement
est la raison souveraine et universelle que les hommes, peut-être, ne
perçoivent pas tous, mais qui leur est commune à tous. Les lois
ne sont pas soutenues par l'autorité humaine, mais en vertu de ce qu'elles
dérivent de la loi unique qui est divine. Ces maximes, qui rappellent
les nobles esquisses de la vérité politique que nous avons trouvée
dans les Livres Sacrés, et qui nous conduisent jusqu'aux tout derniers
enseignements des plus éclairés parmi nos contemporains, supporteraient
beaucoup d'élucidation et de commentaires. Malheureusement, Héraclite
est si obscur que Socrate ne parvenait pas à le comprendre, et je ne
prétendrai pas y avoir mieux réussi.
Si le sujet de ma conférence était l'histoire de la science politique,
la place la plus élevée et la plus étendue reviendrait
à Platon et à Aristote. Les Lois de l'un, la Politique
de l'autre sont, s'il m'est permis d'en croire ma propre expérience,
les livres dont on peut apprendre le plus sur les principes de la politique.
La pénétration avec laquelle ces grands maîtres de la pensée
ont analysé les institutions de la Grèce, et mis à nu leurs
vices, rien ne la surpasse dans la littérature ultérieure :
chez Burke ou chez Hamilton, les meilleurs écrivains politiques du siècle
dernier ; chez Tocqueville ou chez Roscher, les plus éminents du
nôtre. Mais Platon et Aristote étaient des philosophes qui ne s'intéressaient
pas à la liberté sans guide, mais au gouvernement intelligent.
Ils voyaient les effets désastreux d'une aspiration mal dirigée
à la liberté ; et ils résolurent qu'il valait mieux
ne pas y aspirer, mais se satisfaire d'une administration forte, que l'on rendait
prudemment capable de rendre les hommes prospères et heureux.
Or la liberté et le bon gouvernement ne s'excluent pas mutuellement ;
et il y a d'excellentes raisons pour qu'ils aillent de pair ; mais ils
ne vont pas nécessairement de pair. La liberté n'est pas un moyen
en vue d'une fin politique plus élevée. C'est elle-même
qui est la fin politique la plus élevée. Ce n'est pas en vue d'une
bonne administration publique qu'on en a besoin, mais comme garantie dans la
poursuite des objets les plus élevés de la société
civile et de la vie privée. Il arrive que l'extension de la liberté
dans un Etat promeuve la médiocrité et donne de la vitalité
au préjugé ; cela peut même retarder une législation
utile, diminuer l'aptitude à faire la guerre et réduire les limites
de l'Empire. On pourrait soutenir avec vraisemblance que certes nombre de choses
pourraient être pis en Angleterre et en Irlande sous un despotisme intelligent,
mais que quelques unes seraient mieux administrées ; que le gouvernement
romain avait plus de lumières sous Auguste et sous Antonin que sous le
Sénat à l'époque de Marius ou de Pompée. Un esprit
généreux préfère que son pays soit pauvre, faible
et d'aucune importance, mais libre, plutôt que puissant, prospère
et réduit en esclavage. Mieux vaut être citoyen d'un humble Etat
de droit dans les Alpes, sans espoir d'avoir d'influence au delà de ses
étroites frontières 19, que sujet de la superbe
autocratie qui couvre de son ombre la moitié de l'Asie et de l'Europe.
Mais, à l'inverse, on peut soutenir que la liberté n'est pas la
somme ou le substitut de toutes les choses pour lesquelles les hommes devraient
vivre ; que pour être réelle il lui faut être circonscrite,
et que les limites d'une telle circonscription sont variables ; que le
progrès de la civilisation confère à l'Etat des droits
et des devoirs accrus et qu'il impose des contraintes et des fardeaux accrus
sur le sujet ; qu'une communauté hautement instruite et hautement
intelligente est capable de percevoir les bienfaits d'obligations coercitives
qu'à un stade moins élevé on jugerait insupportables ;
que le progrès libéral n'est pas vague ou illimité, mais
qu'il tend vers un point où le public n'est pas soumis à d'autres
restrictions que celles dont il sent l'avantage ; qu'il est possible qu'un
pays libre soit moins capable de faire beaucoup pour la promotion de la religion,
la prévention du vice ou le soulagement de la souffrance qu'un pays qui
ne répugne pas à faire face à des circonstances d'extrême
urgence en sacrifiant un peu les droits individuels et en concentrant un peu
le pouvoir ; et qu'il faut parfois faire passer l'objet politique suprême
après des objets moraux encore plus élevés. Mon argumentation
n'implique aucune collision avec ces réflexions faites pour la nuancer.
Ce n'est pas des effets, mais des causes de la liberté que nous nous
occupons ici. Nous cherchons à identifier les influences qui ont amené
le gouvernement arbitraire à être contrôlé, soit par
la diffusion du pouvoir soit par l'appel à une autorité qui transcende
tous les gouvernements ; et les plus grands philosophes de la Grèce
n'ont aucun titre à être comptés parmi ces influences.
Ce sont les stoïciens qui émancipèrent l'humanité
de sa sujétion au pouvoir despotique, et ce sont leurs vues pleines de
lumières et d'élévation qui permirent de franchir le gouffre
qui sépare l'Etat antique de l'Etat chrétien, et qui conduisirent
jusqu'à la liberté. Voyant combien l'on est peu assuré
que les lois de quelque pays que ce soit soient sages ou justes, et que le vu
unanime d'un peuple et l'assentiment des nations sont susceptibles de se tromper,
les stoïciens cherchèrent au delà de ces étroites
barrières et plus haut que ces sanctions inférieures, afin de
trouver les principes qui doivent régler la vie des hommes et l'existence
de la société. Ils firent savoir qu'il existe une volonté
supérieure à la volonté collective des hommes, et une loi
supérieure à celles de Solon et Lycurgue. Ils éprouvèrent
le bon gouvernement en fonction de sa conformité à des principes
que l'on peut faire remonter à un législateur supérieur.
Ce à quoi il nous faut obéir, ce à quoi il est de notre
devoir de ramener toutes les autorités civiles et de sacrifier tout intérêt
terrestre, c'est cette loi immuable qui est aussi parfaite et éternelle
que Dieu lui-même, qui procède de Sa nature et qui règne
sur le ciel et la terre et sur toutes les nations.
La grande question n'est pas de découvrir ce que les gouvernements prescrivent
mais ce qu'ils doivent prescrire ; car il n'est pas de prescription qui
soit valide contre la conscience de l'humanité. Devant Dieu, il n'est
ni Grec ni barbare, ni riche ni pauvre ; et l'esclave est aussi bon que
son maître, car tous les hommes sont libres de naissance ; ils sont
citoyens de cet Etat de droit universel qui embrasse le monde entier, frères
dans une seule et même famille et enfants de Dieu. Le véritable
guide de notre conduite n'est pas une autorité extérieure mais
la voix de Dieu qui descend habiter dans nos âmes, qui connaît toutes
nos pensées, à qui sont redevables toute la vérité
que nous connaissons et tout le bien que nous faisons ; car le vice est
volontaire, et la vertu vient de la grâce de l'esprit céleste qui
est en nous 20.
Ce qu'est l'enseignement de cette voix divine, les philosophes qui s'étaient
imprégnés de la sublime éthique du Portique en exposaient
ainsi la suite : - Il ne suffit pas d'être en accord avec la
loi écrite ou de donner à tous leur dû ; il nous faut
leur donner plus que leur dû, être généreux et bienfaisants,
nous attacher à faire le bien d'autrui en cherchant notre récompense
dans l'abnégation et dans le sacrifice, en agissant poussés par
la sympathie et non par l'intérêt personnel. Par conséquent
il nous faut traiter les autres comme nous souhaitons qu'ils nous traitent,
et nous devons jusqu'à la mort nous obstiner à faire du bien à
nos ennemis sans nous soucier de leur indignité et de leur ingratitude.
Car il nous faut faire la guerre au mal, mais être en paix avec les hommes,
et il est meilleur de subir l'injustice que de la commettre. La véritable
liberté, dit le plus éloquent des stoïciens, c'est d'obéir
à Dieu 21. Un Etat gouverné par de tels principes
aurait été bien plus libre qu'à l'aune grecque ou romaine
de la liberté ; car de tels principes ouvrent la porte à
la tolérance religieuse et la ferment à l'esclavage. L'homme,
selon Zénon, ne peut devenir la propriété d'un autre ni
par la conquête ni par l'achat.
Les grands juristes de l'Empire adoptèrent et appliquèrent ces
doctrines. La loi de nature, disaient-ils, est supérieure à la
loi écrite, et l'esclavage contredit la loi de nature. Les hommes n'ont
pas le droit de faire ce qu'ils veulent de ce qui est leur, ou de faire du bénéfice
sur ce qu'un autre a perdu. Telle est la sagesse politique des anciens, touchant
les fondements de la liberté, telle que nous la trouvons à son
point le plus élevé, chez Cicéron, chez Sénèque
et chez le juif d'Alexandrie Philon. Leurs écrits impriment en nous la
noblesse de ce travail de préparation à l'Evangile qui avait été
accompli parmi les hommes à la veille de la mission des Apôtres.
Saint Augustin, après avoir cité Sénèque, s'exclame :
´ Qu'est-ce qu'un chrétien pourrait dire de plus que ce qu'a
dit ce païen ? ª Les païens qui avaient le plus de
lumières avaient presque atteint le dernier point que l'on pût
atteindre sans une nouvelle dispensation, lorsque le temps serait accompli.
Nous avons vu l'étendue et la splendeur du domaine de la pensée
hellénique, et cela nous a amenés au seuil d'un Royaume plus grand.
Les meilleurs des derniers classiques parlent presque le langage du christianisme,
et ils sont tout au bord de son esprit.
Mais il manque trois choses à tout ce que j'ai pu citer de la littérature
classique : le gouvernement représentatif, l'émancipation
des esclaves et la liberté de conscience. Il y avait certes des assemblées
délibératives choisies par le peuple ; et des cités
confédérées, dont il y avait tant de ligues en Asie comme
en Europe, envoyaient leurs délégués siéger dans
des conseils fédéraux. Mais le gouvernement par un parlement élu
était, même en théorie, quelque chose d'inconnu. Admettre
une certaine tolérance s'accorde avec la nature du polythéisme.
Et quand Socrate avoua qu'il lui fallait obéir à Dieu plutôt
qu'aux Athéniens, et quand les stoïciens mirent le sage au dessus
de la loi, ils étaient tout près de formuler ce principe. Mais
ce n'est pas dans la Grèce polythéiste et philosophique qu'il
fut proclamé pour la première fois et établi par promulgation :
ce fut en Inde, par le premier des rois bouddhistes, Asoka, deux cent cinquante
ans avant la naissance du Christ.
L'esclavage est, bien plus que l'intolérance, la malédiction
perpétuelle de la civilisation antique et le reproche que l'on peut lui
faire en permanence ; et bien que l'on disputât de sa légitimité
dès les jours d'Aristote, bien que plusieurs stoïciens la niassent
implicitement, sinon de manière catégorique, la philosophie morale
des Grecs et des Romains, ainsi que leur pratique, se prononça sans ambages
en sa faveur. Mais il existait un peuple extraordinaire qui, en ceci et en d'autres
choses, anticipa le précepte plus pur qui devait venir. Philon d'Alexandrie
est l'un de ces écrivains dont les vues sur la société
étaient le plus avancées. Il n'applaudit pas seulement la liberté,
mais aussi l'égalité dans la jouissance de la richesse. Il soutient
qu'une démocratie limitée, purgée de ses éléments
les plus grossiers, est le plus parfait de tous les gouvernements et qu'il s'étendra
graduellement sur le monde entier. Par liberté il entendait suivre Dieu.
Philon, bien qu'il exigeât que la condition de l'esclave fût rendue
compatible avec les besoins et les exigences de ce qui est plus élevé
dans sa nature, ne condamnait pas absolument l'esclavage. Mais il nous a transmis
les coutumes des Esséniens de Palestine, peuple qui unissait la sagesse
des gentils et la foi des juifs, qui menait une vie que ne souillait pas la
civilisation environnante et qui fut le premier à rejeter l'esclavage
en principe comme en pratique. Les Esséniens formaient une communauté
religieuse plutôt qu'un Etat, et ils ne dépassèrent pas
le nombre de 4 000. Mais leur exemple témoigne de la hauteur à
laquelle des hommes religieux étaient capables d'élever leur conception
de la société, même sans le secours du Nouveau Testament,
et il nous fournit la condamnation la plus ferme de leurs contemporains.
Telle est donc la conclusion à laquelle nous conduit notre enquête :
- Il n'est presque pas de vérité en politique ou dans le système
des droits de l'homme qui n'ait été saisie par les plus sages
des gentils et des juifs, ou qu'ils n'aient déclarée avec un raffinement
de pensée et une noblesse d'expression que des écrivains ultérieurs
ne purent jamais dépasser. Je pourrais continuer pendant des heures en
vous récitant des passages, sur la loi de Nature et les devoirs de l'homme,
qui sont si solennels et si religieux que, bien qu'ils viennent du théâtre
profane de l'Acropole et du Forum romain, vous pourriez vous imaginer que vous
écoutez des hymnes d'Eglises chrétiennes et le discours de théologiens
ordonnés. Mais bien que les maximes des grands maîtres classiques,
de Sophocle, de Platon et de Sénèque, ainsi que les exemples glorieux
de vertu publique fussent dans la bouche de tous les hommes, il n'y avait pas
de pouvoir en eux qui pût prévenir la ruine de cette civilisation
pour laquelle le sang de tant de patriotes et le génie de tant d'incomparables
écrivains avait été donné en pure perte. Un despotisme
irrémédiable et inévitable écrasa les libertés
des anciennes nations, et leur vitalité était épuisée
lorsque le nouveau pouvoir s'avança depuis la Galilée, donnant
ce qui manquait à l'efficacité du savoir humain, afin de racheter
les sociétés ainsi que les hommes.
Ce serait présomptueux que d'essayer d'indiquer par quelles innombrables
voies l'influence chrétienne pénétra graduellement dans
l'Etat. Le premier phénomène frappant est la lenteur avec laquelle
se manifesta une action destinée à devenir si prodigieuse. Allant
vers toutes les nations, lesquelles se trouvaient à différentes
étapes de la civilisation et sous presque toutes les formes de gouvernement,
le christianisme n'avait rien du caractère d'un apostolat politique et,
tout entier à sa mission à l'égard des individus, il ne
défiait pas l'autorité publique. Les premiers chrétiens
évitaient tout contact avec l'Etat, s'abstenaient de toute responsabilité
publique et montraient même des réserves devant le service dans
l'armée. Chérissant leur citoyenneté d'un Royaume qui n'est
pas de ce monde, ils désespéraient d'un empire qui semblait trop
puissant pour qu'on lui résistât et trop corrompu pour qu'on pût
le convertir, empire dont les institutions, uvre et fierté d'innombrables
siècles de paganisme, puisaient leur sanction dans ces dieux en lesquels
les chrétiens voyaient des démons, empire qui plongeait ses mains,
de temps en temps, dans le sang des martyrs, empire que l'on ne pouvait espérer
régénérer et qui était voué à périr.
Ils étaient à ce point intimidés qu'ils s'imaginaient que
la chute de l'Etat serait la fin de l'Eglise et du monde ; et aucun ne
rêvait de l'avenir infini d'influence spirituelle et sociale qui attendait
leur religion, parmi la race de destructeurs qui amenaient l'Empire d'Auguste
et de Constantin à l'humiliation et à la ruine. Les devoirs du
gouvernement occupaient moins leurs pensées que les vertus privées
et les devoirs des sujets ; et il leur fallut longtemps avant qu'ils devinssent
conscients des obligations que leur foi contenait à l'égard du
pouvoir. Il leur fallut presque attendre l'époque de Chrysostome pour
qu'ils ne se refusassent plus à envisager l'obligation d'émanciper
les esclaves.
Bien que l'on puisse trouver la doctrine que l'on doit compter sur soi-même
et pratiquer l'abnégation - doctrine qui est le fondement de l'économie
politique - aussi clairement dans le Nouveau Testament que dans La richesse
des nations, ce n'est qu'à notre époque qu'on la reconnut.
Tertullien s'enorgueillit de l'obéissance passive des chrétiens.
Méliton 22 écrit à un empereur païen
comme s'il était incapable de donner un commandement injuste ; et
à l'époque chrétienne, Optat 23 pensait
que quiconque se permettait de trouver à redire à son souverain
se mettait presque au niveau d'un dieu. Mais ce quiétisme politique n'était
pas universel. Origène, le meilleur auteur de ces temps reculés,
parlait favorablement des conspirations qui visaient à détruire
la tyrannie.
Après le quatrième siècle les déclarations hostiles
à l'esclavage sont pressantes et continuelles. Et, dans un sens théologique
mais déjà lourd de sens, les théologiens du second siècle
insistent sur la liberté, et les théologiens du quatrième
siècle sur l'égalité. Il y eut une transformation essentielle
et inévitable en politique. Il y avait eu des gouvernements populaires,
et aussi des gouvernements mêlés et des gouvernements fédéraux,
mais pas de gouvernement limité, pas d'Etat dont la circonférence
de l'autorité eût été définie par une force
extérieure à la sienne. Tel était le grand problème
qu'avait soulevé la philosophie et que nul art de gouverner n'avait été
capable de résoudre. Ceux qui proclamaient l'existence d'une autorité
plus haute avaient certes tracé une barrière métaphysique
devant les gouvernements, mais il n'avaient pas su comment la rendre réelle.
Tout ce qu'avait pu faire Socrate, en guise de protestation contre la tyrannie
de la démocratie réformée, avait été de mourir
pour ses convictions. Les stoïciens n'avaient pu que conseiller au sage
de se tenir à l'écart de la politique en gardant au fond de son
cur la loi non écrite. Mais lorsque le Christ dit ´ rendez
à César ce qui est à César, et à Dieu ce
qui est à Dieu ª 24, ces mots, qu'Il prononça
lors de Sa dernière visite au Temple, trois jours avant Sa mort, donnaient
au pouvoir civil, sous la protection de la conscience, un caractère sacré
dont il n'avait jamais joui et des limites qu'il n'avait jamais reconnues ;
et ces mots répudiaient l'absolutisme et inauguraient la liberté.
Car Notre Seigneur ne se contenta pas d'énoncer le précepte :
il créa aussi la force qu'il fallait pour le mettre à exécution.
Maintenir l'immunité nécessaire dans une sphère suprême,
renfermer toutes les autorités politiques dans des limites définies,
cessa d'être l'aspiration de patients penseurs et devint la responsabilité
permanente et le souci permanent de l'institution la plus énergique et
de l'association la plus universelle que le monde ait connues. La nouvelle loi,
le nouvel esprit, la nouvelle autorité donnèrent à la liberté
une signification et une valeur qu'elle n'avait possédées ni dans
la philosophie ni dans la constitution de la Grèce ou de Rome, avant
la connaissance de la vérité qui nous rend libres 25.
>>
Histoire de la Libertéà travers la Chrétienté
- Traduction, quelque peu adaptée, de la page de biographie
en ligne sur le site internet de l'Acton Institute for the Study of Religion
and Liberty, avec son aimable autorisation (www.acton.org/ resources/ libtrad/
acton.html, consultée le 30 mai 2000) parue dans Le Point de Rencontre,
n° 62, septembre 2000, pp 4-6.
- The History of Freedom in Antiquity, An Adress Delivered
to the Members of the Bridgnorth Institute, May 26, 1877. Traduction annotée
du texte en ligne sur le site internet de l'Acton Institute for the Study
of Religion and Liberty (www.acton.org/ publicat/ books/ freedom/ christianity.html,
consultée le 30 mai 2000) par Norbert Col. A paraître dans le
Journal des Economistes et des Etudes Humaines, Volume 11, numéro 4,
Décembre 2001.
- Genèse, 25, 29-34. Esaü céda son droit
daînesse à son frère cadet Jacob.
- Des idées voisines se trouvent dans Edmund Burke,
Thoughts on the Cause of the Present Discontents (1770
- LHabeas Corpus fut voté à lépoque
même où le Parlement renforçait la législation
anti-catholique et cherchait à exclure le duc dYork, frère
du roi et futur Jacques II, de la succession au trône. Charles II procéda
à trois dissolutions du Parlement, à deux reprises en 1679,
puis en 1681, et gouverna seul jusquà sa mort en 1685. Acton
fait clairement limpasse sur ce qui peut expliquer le comportement royal.
- En février 1842, Guizot sopposa à une
réforme dont lobjet était de rendre incompatible la fonction
de député et celle de fonctionnaire. Sa majorité ne fut
que de neuf voix : sur les 198 qui soutenaient Guizot, 130 étaient
des fonctionnaires (voir Gabriel de Broglie, Guizot, Paris, Perrin, 1990,
p. 347). Acton pratique ici un raccourci de six ans qui établit une
causalité directe entre le vote de février 1842 et la Révolution
de 1848.
- Allusion à la pratique du spoils system, dans lequel
était passé maître Andrew Jackson (1767-1845), président
de 1829 à 1837.
- 1 Samuel 8, 11-18.
- 2 Rois 22 et 23 et 2 Chroniques 34.
- Mme de Staël, Considérations sur les principaux
événements de la Révolution française, posth.,
1818. Acton fait une légère erreur de mémoire : en effet,
Mme de Staël ne qualifie pas le despotisme de « nouveau »
mais de « moderne ».
- Il sagit de lAngleterre, qui sera lobjet
de la seconde conférence (« Histoire de la liberté à
travers la chrétienté ») dont on peut trouver la traduction
par Pierre Garello dans Le point de rencontre, n° 62, août-septembre
2000, p. 4-33.
- Il sagit de Théognis de Mégare (milieu
du Vie siècle avant J.-C.), violemment engagé dans les luttes
politiques qui divisaient sa cité.
- Citation non identifiée.
- Voir lintroduction au sujet de cette lecture de
Platon.
- Aristote est loin dêtre aussi tranché
que le soutient Acton. Voir La Politique, éd. J. Tricot, rééd.,
Paris, Vrin, 1987, I, 6, p. 42-47.
- Platon, République, trad. et notes Robert Baccou,
Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 212-216.
- John Milton, Paradise Lost, 1667, I, v. 25-26.
- Acton décrit ici le « gouvernement mixte
» qui caractérise le Royaume-Uni, seul à avoir réalisé
ce qui demeurait une « chimère de philosophes » dans lAntiquité.
- Acton semble sinspirer dune remarque de César
qui aurait préféré être le premier parmi un obscur
peuple alpin que le second à Rome. Il donne bien entendu un tour très
différent à cette boutade : ce qui lui importe, en effet, nest
pas lambition politique mais les garanties des individus.
- Une telle doctrine est en effet parfaitement compatible
avec laugustinisme. Un peu plus bas, Acton se réfère à
saint Augustin pour mieux souligner la proximité entre stoïcisme
et christianisme.
- Il sagit de Zénon de Cittium, mentionné
plus bas, et non pas de Zénon dElée.
- Evêque de Sardes au IIe siècle.
- Vraisemblablement lévêque de Milève,
en Numidie, mort avant 400.
- Matthieu, 17, 21 ; Marc, 12, 17 ; Luc, 20, 25.
- Jean, 8, 32.
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