Christian Michel
PECHE ET STRUCTURE DE PECHE:
QUELQUES REFLEXIONS A PROPOS DE
L'ENCYCLIQUE
SOLLICITUDO REI SOCIALIS
Le Mal est dans le monde. Le monde est en dŽsordre et ce
dŽsordre nous scandalise. Nous portons tous en nous la vision d'une sociŽtŽ
douce et harmonieuse et nous rencontrons l'incohŽrence. Mais ce dŽsordre du
monde s'exprime gŽnŽralement en termes d'Žconomie, de viol des droits de
l'homme.. Le Pape nous dit: ÇNon, c'est le pŽchŽ. On n'a pas l'habitude
d'appeler cela pŽchŽ, mais le pŽchŽ, c'est a, c'est la destruction de
l'harmonie du monde voulue par DieuÈ.
Mais l'ordre du monde voulu par Dieu, nous ne pouvons pas le
conna”tre. Nous pouvons apprŽhender le concept de perfection, mais nous ne
savons pas la dŽcrire, encore moins la rŽaliser. La premire consŽquence du
pŽchŽ originel est que nous ne pouvons pas comprendre par la seule puissance de
notre esprit humain le plan de Dieu.
Parler de la politique, de l'Žconomie, du dŽveloppement des
peuples, en termes de pŽchŽ, comme le propose le Pape dans cette encyclique,
m'amne ˆ proposer quatre idŽes:
1re
idŽe: S'il y a du pŽchŽ dans le monde, il est en vous, il est en
moi, et il est chez les hommes de pouvoir. Est-ce que tout pouvoir ne sera donc
pas nŽcessairement un jour le pouvoir du pŽchŽ, le pouvoir du mal?
2me idŽe: Il y du dŽsordre dans le monde,
il y a des souffrances, et pour certains de ces dŽsordres, certaines de ces
souffrances, nous n'y pouvons rien. Le pŽchŽ, au contraire, serait de
dire: Çj'y peux quelque choseÈ.
3me idŽe: Il existe aussi du dŽsordre et
des souffrances que nous pouvons Žviter en refusant les structures de pŽchŽ. Et il y a mme le bien que nous
pouvons faire. Mais ce n'est pas forcŽment parce que nous voulons faire le bien
que nous le rŽalisons.
4me idŽe: Le Pape oppose ˆ la notion de
structure de pŽchŽ deux autres notions (c'est au N¡ 36), ce sont les notions d'interdŽpendance et de solidaritŽ. Le Pape dŽfinit la structure de
pŽchŽ comme le refus de l'interdŽpendance et l'oubli de la solidaritŽ. D'une
part, je ne peux Žviter d'aggraver le pŽchŽ du
monde qu'en acceptant l'interdŽpendance, d'autre part, je ne peux espŽrer
amŽliorer le
monde qu'en pratiquant moi-mme la vertu de solidaritŽ ou de charitŽ.
ÇAmŽliorerÈnÕest pas la mme chose quÕÇŽviter
dÕaggraverÈ.
Pour partir de ce problme du pouvoir, et c'est ma premire
rŽflexion ˆ propos de cette encyclique, je dirai que tout pouvoir, mme
ÇdŽmocratiqueÈ, doit tre constamment tenu pour suspect. Car si
aucun homme n'est exempt du pŽchŽ, celui que nous Žlisons n'est pas du fait de
son Žlection miraculeusement lavŽ du pŽchŽ. Les pauvres ne sont pas lavŽs du
pŽchŽ, les experts non plus. Or le mal que peut causer un simple citoyen est
limitŽ: un raciste peut insulter quelques hommes d'une autre race, un
voleur va cambrioler quelques dizaines de personnes au cours de sa carrire, un
assassin performant va commettre une demi douzaine de meurtres. Mais si le
pŽchŽ individuel se constitue en structure de pŽchŽ, c'est-ˆ-dire en pouvoir politique, cet
assassin devient un gŽnŽral, et ce sont des millions d'hommes qu'il envoie ˆ la
mort; ce voleur devient un ministre, et ce sont des millions de citoyens
qu'il peut voler; le raciste va construire lŽgalement des camps.
Cependant si nous pouvons dire que toute structure de
pouvoir est potentiellement une structure de pŽchŽ, ce n'est pas parce que les
hommes politiques sont des salauds. Beaucoup sont trs honntes, ils veulent le
bien de leurs administrŽs. Mais ils ne sont pas omniscients. Et en voulant
instaurer par dŽcret l'ordre du monde, comme ils se trompent nŽcessairement une
fois ou l'autre parce que leur nature humaine est imparfaite, ils causent par
l'effet multiplicateur du pouvoir qu'ils exercent un dŽsordre encore plus
grand. On le constate dans le domaine du dŽveloppement, qui est celui de cette
encyclique. Les mesures que prennent les hommes politiques pour combattre la
famine, par exemple, ou lutter contre le ch™mage, ces mesures contribuent le
plus souvent ˆ aggraver la famine et crŽer du ch™mage.
Sans doute Dieu sait comment devrait tre gouvernŽe la
sociŽtŽ juste, ordonnŽe conformŽment ˆ Son plan. Mais notre raison humaine
limitŽe est incapable de le savoir. Et nous ne devons donc pas essayer
d'utiliser la loi positive, la contrainte, le pouvoir temporel, pour rŽaliser
la sociŽtŽ Çplus justeÈ. Ce serait permettre ˆ un homme ou groupe
d'hommes, un parti, d'imposer sa propre vision du monde, c'est-ˆ-dire son
pŽchŽ. Et c'est
en outre une dŽmission de notre responsabilitŽ d'hommes que de penser que la
sociŽtŽ juste pourra nous tre apportŽe d'en haut, sans que nous ayons
nous-mmes ˆ nous convertir.
JÕillustrerai ma 2me idŽe par le sujet d'une
dissertation qu'avait donnŽ un jour un professeur de franais anticlŽrical et
facŽtieux: ÇVous commenterez, du point de vue du vers de terre, les
alexandrins fameux d'Athalie,
"Aux petits des oiseaux [Dieu]
donne la p‰ture
"Et Sa bontŽ s'Žtend ˆ toute la
nature.È
Nous ne pouvons pas espŽrer, nous les humains, depuis que
nous avons ŽtŽ expulsŽs du paradis terrestre, empcher totalement le dŽsordre
et la violence. Cette constatation ne justifie absolument pas le fatalisme.
Mais il s'agit de dŽterminer quand nous pouvons agir sur le pŽchŽ, et quand
cette action est au-dessus de nos forces humaines, et vouloir agir serait mme
un pŽchŽ, ce serait de l'orgueil. S'accuser, comme d'un pŽchŽ, d'tre responsable
du sous-dŽveloppement au PŽrou ou au Bangladesh, est une forme subtile
d'orgueil, l'orgueil de croire que nous avons ce
pouvoir-lˆ. Quelle prŽtention! Et n'est-ce pas
totalement dŽmoralisant pour les peuples en voie de dŽveloppement que de leur
seriner qu'ils sont incapables de se prendre en main, que leur destin sera
toujours dŽcidŽ en Europe ou ˆ Washington, qu'ils sont ˆ jamais des mineurs
incapables?
Paradoxalement, ces prŽtendus dŽfenseurs du Tiers Monde
tiennent un discours de type colonialiste. Il y a 100 ans, les
ÇcivilisateursÈ expliquaient aux nations colonisŽes qu'elles
Žtaient incapables de se gouverner, que les EuropŽens dŽcideraient de leur
avenir et que c'Žtait pour leur bien. Aujourd'hui, on entend les faux amis du
Tiers Monde tenir le mme discours: les ex-nations colonisŽes seraient
toujours incapables de se prendre en charge, ce seraient toujours les
Occidentaux qui dŽcideraient de leur avenir, mais cette fois-ci, ce serait pour
leur malheur.
On a l'impression que a rassure certains EuropŽens, devant
la montŽe de ces peuples qui ne partagent pas notre culture, qui sont
profondŽment ÇautresÈ, de se dire que nous les contr™lons encore.
Des ÇmŽchantsÈ, certes qu'il faut dŽnoncer, mais au moins des
mŽchants Çde chez nousÈ, tireraient les ficelles, manipuleraient la
dette internationale et le cours des matires premires... HŽlas, la rŽalitŽ a
plus d'imagination que n'importe quel comploteur. Elle dŽjoue tous les plans
humains, mme ceux de nous autres, Occidentaux hyper-dŽveloppŽs. Nous sommes
loin d'avoir ce pouvoir de manipuler que nous imaginent les tiers-mondistes (et
si nous causons du mal, ce n'est pas celui dont ils nous accusent). Il faut
rester humbles et, pour tre efficaces, commenons par dŽterminer ˆ quel niveau
rŽel se situe notre responsabilitŽ. Et commenons par nous poser la
question: d'o viennent la violence et le dŽsordre du monde?
Car il y a d'abord le dŽsordre qui n'est causŽ par aucun
homme et dont aucun homme n'est coupable: l'ouragan, le tremblement de
terre ...
Il y a le dŽsordre causŽ par l'homme et dont il est
coupable, par exemple, si j'empoisonne les citernes d'eau de la Ville de
Genve, je suis coupable d'une agression dont je dois rŽpondre pŽnalement.
Et puis, il existe le dŽsordre qui est bien causŽ par les
hommes, mais dont ils ne sont pas coupables. Il dŽcoule du fait de vivre dans
une sociŽtŽ imparfaite, il n'est dž ˆ aucun pŽchŽ personnel, mais au pŽchŽ du
monde. Je gare ma voiture et juste derrire moi, quelqu'un a ratŽ cette place,
qui Žtait peut-tre encore plus en retard que moi pour un rendez-vous important.
Je ne peux pas le savoir. Je suis source de dysharmonie sans le savoir, du
simple fait d'agir dans le monde, et je ne peux pourtant pas renoncer ˆ agir.
Et mme quand je sais que je dŽrange, je dois quand mme agir. Si j'invente un
produit rŽvolutionnaire, qui va supplanter tous les autres produits dans la
mme application, je suis conscient que cette invention va provoquer des
faillites et du ch™mage chez mes concurrents. Mais ne dois-je pas quand mme
inventer, car ne pas inventer causerait aussi un dommage ˆ tous les autres gens
qui attendent cette invention pour faciliter leur vie? Ainsi chacune des
actions d'un homme a des rŽpercussions sur la vie d'autres hommes et les
actions des autres hommes vont avoir des rŽpercussions sur sa vie. Et a, c'est
le point central de l'encyclique, c'est ce que le Pape nomme l'interdŽpendance. Il dŽveloppe cette notion
d'interdŽpendance tout au long de l'encyclique, mais voici une citation, elle
est au N¡38:
ÇIl s'agit avant tout du
fait de l'interdŽpendance ressentie comme un systme nŽcessaire de relations dans le monde
contemporain, avec ses composantes Žconomiques, culturelles, politiques et
religieuses, et ŽlevŽ au rang de catŽgorie morale.È
Cette interdŽpendance est ÇŽlevŽe au rang de catŽgorie
moraleÈ, et pourtant le Pape sait bien que nous ne sommes pas des tres
parfaits, nos actions ne vont pas nŽcessairement tre bonnes pour autrui, mme
si nous le voulions toujours.
Mais il nous faut quand mme accepter cette interdŽpendance, avec toutes ses
consŽquences heureuses et malheureuses.
ConsŽquences heureuses: l'amitiŽ, l'amour, le commerce, la culture...
ConsŽquences malheureuses: le chagrin d'amour, l'incertitude
Žconomique...
Mais alors comment distinguer entre les consŽquences
lŽgitimes de l'interdŽpendance et celles qui ne le sont pas. Car je suis
dŽpendant de la Ville de Genve pour mon approvisionnement en eau, mais je ne
vais pas accepter qu'elle soit empoisonnŽe. C'est pourquoi nous concevons la
notion de Droit. Je sais que je
n'ai pas le droit d'empoisonner l'eau de la Ville. Si le Pape s'exprimait en
termes juridiques, il dirait que l'interdŽpendance des hommes est signifiŽe
dans le Droit. Le Droit est identique pour tous les tres humains. Le Droit est
ce qui rend les hommes lŽgitimement interdŽpendants. La structure de pŽchŽ, au
contraire, est ce qui limite l'interdŽpendance lŽgitime des hommes. Il y a
structure de pŽchŽ chaque fois que les hommes parviennent ˆ se faire accorder
un privilge lŽgal,
qui fait que leur droit nÕest plus identique ˆ celui des autres humains, qui
les placent au-dessus
du Çsystme nŽcessaire de relations Žconomiques, culturelles, politiques,
religieusesÈ.
Quelle est la diffŽrence entre le ma”tre et l'esclave?
C'est qu'ils n'ont pas le mme droit. Ce qui est permis au ma”tre ne l'est pas
ˆ l'esclave. Si le ma”tre flanque des coups ˆ l'esclave, que ce soit mŽritŽ ou
pas, l'esclave se couche. En revanche, si l'esclave bat le ma”tre, avec ou sans
raison, il terminera crucifiŽ. La structure de pŽchŽ est celle qui permet ˆ des hommes, les ma”tres, d'Žchapper ˆ
l'ŽgalitŽ devant le Droit, c'est-ˆ-dire ˆ l'interdŽpendance.
Et le Pape spŽcifie bien que cet isolationnisme, en langage
Žconomique: ce protectionnisme, ce privilge qui ferait que nous ne
serions plus dŽpendants des autres hommes, est une atteinte ˆ la morale. Pour
prendre un exemple qui ne peut laisser indiffŽrents vous qui, au BIT,
travaillez sur les problmes d'emploi et de ch™mage, lorsqu'une loi garantit
un emploi ˆ vie ˆ certaines catŽgories de personnes, comme les fonctionnaires
de l'ƒtat dans beaucoup de pays, ou confre ˆ certaines autres personnes un
monopole avec un statut vis-ˆ-vis de l'emploi, qui est une prŽoccupation
importante aujourd'hui, ces personnes sont protŽgŽes par une loi qui ne
protge pas tout le monde. Il n'y a plus d'interdŽpendance. Les diffŽrentes
dŽcisions que vont prendre les consommateurs et les producteurs dans le domaine
Žconomique vont affecter tout le monde, sauf ces personnes que la loi
privilŽgie.
Autre exemple. Les plus pauvres paysans du monde ne peuvent
pas vendre leurs produits ˆ nous, qui sommes les consommateurs les plus riches.
Ce n'est pas que leurs produits soient de mauvaise qualitŽ, ou trop chers, ou
pas adaptŽs ˆ notre gožt. Ils ne peuvent pas vendre parce que la loi leur
interdit de vendre (la loi du MarchŽ Commun Agricole, ou du Japon, ou des Etats
Unis). Il faut bien voir cela. Si les Maliens (ou les Argentins) ne peuvent pas
Žcouler leur viande parce que vous et moi sommes vŽgŽtariens, ou que nous
n'aimons pas la viande malienne, les Žleveurs maliens vont rester pauvres. Cela
est une consŽquence de l'interdŽpendance des hommes qui veut que nous ne
puissions prospŽrer sur cette Terre qu'en rendant service ˆ quelqu'un. Mais
dans la rŽalitŽ, les Žleveurs maliens restent pauvres, non pas parce que leurs
produits ne sont pas acceptŽs, mais parce qu'une loi leur interdit de proposer
ces produits.
Et c'est prŽcisŽment cela la structure de pŽchŽ. C'est une
structure sociale ˆ l'intŽrieur de laquelle personne ne peut agir pour le
bien, mme s'il le veut.
Car les fonctionnaires du MarchŽ Commun ne sont pas plus ÇmorauxÈ
pour entretenir par des barrires douanires la misre des Maliens; les
consommateurs europŽens ne sont pas plus ÇmorauxÈ pour se voir
interdire des importations moins chres et peut-tre de meilleure
qualitŽ; les agriculteurs europŽens ne sont pas plus ÇmorauxÈ
non plus pour profiter du produit de cette vŽritable agression contre les plus
pauvres. Donc tout le monde se retrouve prisonnier d'une structure qui, en
rompant l'interdŽpendance, interdit aux gens d'agir selon leurs valeurs.
Je cite souvent cet exemple parce que lorsqu'on Žvoque une
Çstructure de pŽchŽÈ, on voit se dresser l'Afrique du Sud, les
dictatures socialistes, Pinochet... Mais nous avons ˆ notre porte, avec le
MarchŽ Commun, des situations plus feutrŽes, mais peccamineuses quand mme. Et
l'on pourrait ajouter dans la mme veine et dans les domaines qui sont les
v™tres au BIT, les lois qui restreignent l'immigration, celles qui font
obligation de prendre sa retraite ˆ un ‰ge donnŽ, le salaire minimum fixŽ par
la loi, etc.
Et j'en viens ˆ ma 3me idŽe: J'ai entendu
mentionner rŽcemment que l'homme le plus riche du monde Žtait un AmŽricain qui
fournissait des frites ˆ MacDonald. Il est donc fabuleusement riche, il gagne
peut-tre en 5 minutes ce qu'un paysan du Tiers Monde ne gagne pas en une vie.
Mais o est la structure de pŽchŽ? Cet homme vend des frites. Ceux qui
vont consommer chez MacDonald ne peuvent pas lui reprocher de s'enrichir
puisque eux-mmes de leur plein grŽ ont fait cette fortune. Et ceux qui ne
mettent jamais les pieds dans un MacDo ne peuvent rien lui reprocher non
plus: ce n'est pas de leur argent qu'il s'est enrichi.
Sans doute le Pape, dans une encyclique consacrŽe au dŽveloppement,
n'insiste-t-il pas assez sur un point qui est que la richesse est crŽŽe. Car il existe des gens
aujourd'hui qui n'arrivent toujours pas ˆ comprendre cela et qui s'imaginent
que si quelqu'un s'enrichit quelque part, c'est que nŽcessairement quelqu'un
d'autre ailleurs s'appauvrit. Comme si nous Žtions tous des voleurs! Or,
la richesse est comme le bonheur, la santŽ, le talent, de beaux enfantsÉ Je
peux en avoir sans en priver personne. Je peux tre heureux sans pour cela
causer le malheur d'autrui, et au contraire: le bonheur est souvent
communicatif. Et de mme, je peux m'enrichir sans appauvrir quiconque, et la
richesse aussi est communicative.
Le pŽchŽ par consŽquent n'est pas dans le fait de s'enrichir
dans le cadre de l'interdŽpendance, c'est-ˆ-dire sur un marchŽ libre,
c'est-ˆ-dire encore, conformŽment au Droit. Le pŽchŽ peut consister
Žventuellement dans l'usage que nous faisons de nos richesses. Peut-tre que
cet AmŽricain qui vend des frites ne trouve pas son Žpanouissement dans la
possession de sa fortune. Cela est une affaire entre sa conscience et lui.
Cette affaire ne nous regarde pas.
Cela ne nous regarde pas, et il existe une conception
normative de la distribution des richesses que l'on peut Žclairer en utilisant
les notions de pŽchŽ et de structure de pŽchŽ. Si un homme a volŽ son voisin et
que les gendarmes viennent rŽcupŽrer son butin pour le rendre au lŽgitime
propriŽtaire, on ne dira pas que cet homme est bon et gŽnŽreux de se sŽparer de
ses biens. Il a volŽ, il doit restituer. Mais si cet homme a vendu des frites,
ou des fils ˆ couper le beurre, au point de s'enrichir fabuleusement, il n'a
volŽ personne. Les gens ont achetŽ ses produits parce que, parmi tous les
produits disponibles, ils Žtaient ceux qui leur convenaient le mieux. Mais
alors si cet homme n'a pas volŽ, ˆ qui est-il tenu de restituer de
l'argent? Quelle est sa faute,
en quoi consiste son pŽchŽ? Pourquoi va-t-on vouloir par la contrainte,
par l'imp™t, faire payer un innocent?
4
C'est ici que l'on introduit la notion de solidaritŽ,
entendue comme ÇgŽnŽrositŽÈ, et c'est la 4me idŽe que
j'Žnonais tout ˆ l'heure.
Le Pape Žcrit ceci ˆ propos de la solidaritŽ pour l'opposer
ˆ l'interdŽpendance:
ÇQuand l'interdŽpendance
est ainsi reconnue [comme systme nŽcessaire de relations dans le monde
contemporain], la rŽponse correspondante, comme attitude morale et sociale et
comme vertu, est la solidaritŽÈ.
La solidaritŽ entendue ici n'a pas le sens de dŽpendance
automatique, comme on dit de pices d'un systme mŽcanique qu'elles sont
ÇsolidairesÈ; la solidaritŽ ici n'est pas la dŽpendance
mutuelle que nous connaissons sur le marchŽ capitaliste et gŽnŽralement dans
les relations de droit, ce nÕest pas cette relation-lˆ, puisque le Pape
introduit cette notion de solidaritŽ prŽcisŽment en l'opposant ˆ l'interdŽpendance. Il s'agit
ici de la solidaritŽ comprise comme Çattitude moraleÈ, comme
ÇvertuÈ; c'est la solidaritŽ que nous appelons aussi
ÇgŽnŽrositŽÈ ou ÇcharitŽÈ.
Ainsi le Pape marque les deux Žtapes de la lutte contre le
mal. Si l'interdŽpendance - le respect du droit, le marchŽ libre - Žtait
universelle, nous aurions dissous les structures de pŽchŽ et nous aurions
rŽparŽ les torts que nous aurions nous-mmes causŽs. Mais mme dans cette
situation rvŽe, nous n'aurions pas encore rŽalisŽ une sociŽtŽ harmonieuse. Il
existerait encore le mal dont nous ne sommes pas coupables, donc le mal que
le Droit ne peut pas nous obliger ˆ rŽparer, et qui est le mal que nous Žvoquions
tout ˆ l'heure, que subissent les victimes des catastrophes naturelles, des
alŽas Žconomiques... C'est la vertu de solidaritŽ, la gŽnŽrositŽ, qui va nous
appeler ˆ soulager ces souffrances. Mais comme toute vertu, elle n'est pas
imposable. Elle ne saurait tre inscrite dans aucune lŽgislation.
Et j'en reviens ˆ ce que je proposais en commenant cette
intervention. Le Droit ne peut que nous Žviter d'aggraver la violence et le mal
dans le monde, le Droit ne peut pas ˆ lui tout seul accomplir le bien. Si tous,
sans exception, nous vivions scrupuleusement selon le droit, et que nous nous
limitions ˆ cela, nous ne causerions aucun mal - mais aucun d'entre nous ne
serait vertueux.
Par la loi, par l'exercice du pouvoir, on ne rend pas les
gens vertueux, on ne fait Žclore aucune solidaritŽ, aucune gŽnŽrositŽ, puisque
l'exercice mme du pouvoir nie la solidaritŽ et la gŽnŽrositŽ. Confier au
pouvoir le soin de rŽaliser la ÇsociŽtŽ solidaire et gŽnŽreuseÈ
qu'attendent ceux dont la sensibilitŽest Lj gaucheÈ, c'est
rŽŽditer le pŽchŽ des Pharisiens, de ceux qui ne croient qu'ˆ la loi (et ne
font pas confiance ˆ la vertu, ˆ l'amour).
PŽchŽ double: d'une part, l'homme de gouvernement qui
oblige ses concitoyens ˆ agir de telle ou telle faon, ˆ aider le Tiers Monde,
par exemple, comme il n'est pas omniscient, il ne peut absolument pas savoir si
cette action qu'il commande va tre pour le bien. Il est peut-tre en train de
causer du mal ˆ ceux qu'il entend aider, et pas seulement de causer lui-mme du
mal, mais de forcer ses concitoyens ˆ en causer aussi, alors mme qu'ils
voudraient, eux, agir autrement, et que leur dŽcision serait peut-tre la
bonne. C'est-ˆ-dire que cet homme de gouvernement est en train de constituer une structure de pŽchŽ. Et d'autre part, mme si cet
homme de gouvernement a pris la bonne dŽcision - aider le Tiers Monde de la
faon qu'il dit -, parce qu'il contraint ses concitoyens ˆ le faire, il leur
retire la possibilitŽ d'agir par vertu.
Dans ce domaine de l'aide au Tiers Monde comme dans tous les
domaines, nous pouvons nous tromper, les ministres comme les autres. Mais si
nous nous plaons sur le terrain de l'Žthique, erreur ou pas, pour qu'il y ait
mŽrite, il faut que l'engagement soit le n™tre. Je dois prendre mes
responsabilitŽs moi-mme, ou au sein d'associations auxquelles j'adhre de
plein grŽ. Personne ne saurait moralement dŽcider ˆ ma place qui je dois aider,
ni mme si je
dois aider.
Pour conclure d'une faon provocante, je reprendrai l'intervention
de la personne tout ˆ l'heure qui me disait: ÇVotre conception du
droit, c'est le Code de la RouteÈ. Absolument. Le Code de la Route ne
prescrit pas que je dois faire du bien aux autres. Il signale seulement comment
Žviter de leur faire du mal. Leur faire du bien, c'est le r™le de la gŽnŽrositŽ
et de l'amour, il n'y a pas de code pour a. Le Code est une liste
d'obstacles: je dois m'arrter au feu rouge sinon j'encours une punition,
et c'est pourquoi les feux rouges nous irritent. Mais tre gŽnŽreux, aimer, ne
peut jamais tre une punition, ou alors ce n'est plus de l'amour; nous ne
pouvons pas tre irritŽs d'tre gŽnŽreux, ou on ne parle plus de gŽnŽrositŽ.
Maintenant si l'on me dit: ÇVous n'avez pas le droit de faire ceci ou cela, et on
vous en empchera, mme par la force, parce qu'il faut aider les
pauvresÈ; si lÕon dŽcrte: ÇVous avez l'ordre de verser
aux pauvres tant de pour-cent de ce que vous gagnezÈ, alors ceux qui
prŽtendent parler au nom des pauvres font des pauvres un obstacle - ils ne soulignent pas une
obligation morale faisant appel ˆ notre conscience, ils crŽent une obligation
lŽgale, sanctionnŽe par la police armŽe. Si aider les pauvres passe par l'imp™t
et les gendarmes, c'est une punition, ce ne peut plus tre de la solidaritŽ, de
la gŽnŽrositŽ ni de l'amour. Et je crois que la sociŽtŽ o l'on prŽsente les
dŽshŽritŽs comme un obstacle, la solidaritŽ avec les plus dŽmunis comme une
punition et une obligation policire, cette sociŽtŽ est une sociŽtŽ perverse,
elle est une structure de pŽchŽ.
C'est le danger que courent nos sociŽtŽs modernes si nous ne
reconnaissons pas que les relations sociales ont une dimension morale, et ne
constituent pas uniquement des enjeux politiques, des rapports de force, et c'est contre ce danger que
le Pape nous met en garde.
(Transcription dÕune intervention au cours d'une
confŽrence organisŽe
sous lÕŽgide du Bureau International du Travail, Genve,
24/11/1988)
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