Les trois vertus cardinales de l'entreprise
La vie de l’entrepreneur est une vocation exigeante, explique Michael
Novak dans Business as a Calling, et on n'y excelle pas seulement en
y subsistant ou en accumulant de bons paquets de dollars. Le bilan d’une
vocation se chiffre en efforts, apprentissages et grâces reçues.
Car la moitié du plaisir de vivre une carrière d’entrepreneur
dérive du sentiment que l’œuvre qu’on poursuit est bénéfique
pour nos frères et moralement salubre. L’autre moitié est
personnelle: c’est de trouver un sens et une valeur à ce que l’on
fait. Chacun reçoit une certaine vocation d’entreprendre. Mais
pour l’accomplir tous doivent faire jaillir leur créativité,
bâtir des communautés et faire preuve de réalisme pratique.[1]
En réalité, avec la terre, la principale ressource de l'homme,
c’est l’homme lui-même. C’est son intelligence
qui lui fait découvrir les capacités productives de la terre
et les multiples manières dont les besoins humains peuvent être
satisfaits. C'est son travail maîtrisé, dans une collaboration
solidaire, qui permet la création de communautés de travail
toujours plus larges et sûre pour accomplir la transformation du milieu
naturel et du milieu humain lui-même. Entrent dans ce processus d'importantes
vertus, telles que l’application, l’ardeur au travail, la prudence
face aux risques raisonnables à prendre, la confiance méritée
et la fidélité dans les rapports interpersonnels, l’énergie
dans l’exécution de décisions difficiles et douloureuses,
mais nécessaires pour le travail commun de l'entreprise et pour faire
face aux éventuels renversements de situations.
Jean-Paul II, Centesimus annus, § 32
Lorsqu'une personne qui n'a jamais été dans les affaires, décide
de risquer toutes ses économies sur une idée dont elle est convaincue
qu'elle fonctionnera, certains de ses collègues, peut-être son
épouse, un frère ou une sœur, et même un conseiller
ou deux, lui diront qu'il va y perdre sa chemise. "Si c'était réalisable",
dira sans doute l'un d'eux, "quelqu'un déjà l'aurait fait".
Il y a cependant des personnes ayant assez de confiance en soi et de courage
pour aller de l'avant. Elles pensent que les autres jugent mal les réalités,
et négligent certains facteurs. De plus, un entreprenant personnage compte
bien réunir une bonne équipe d'associés, qui tous ensemble
peuvent faire aboutir le projet. Il se trouve que le Pape Jean-Paul II comprend
cela, et dans la première moitié de ce chapitre, je vais largement
paraphraser les assertions qu'il a avancées dans son encyclique Centesimus
Annus.
Quand mon ami Phil Merrill estima que le temps de se mettre à son compte
était "maintenant ou jamais", c'était un jeune fonctionnaire
subalterne, marié, avec deux enfants. Il se pensait capable de faire
un bon directeur de publication, et cherchait à acheter un quotidien
ou un périodique, pas trop cher car il n'avait guère de fonds.
Lorsque l'occasion se présenta de reprendre un modeste journal d'Annapolis,
au Maryland, il décida de se porter preneur. Il lui fallut hypothéquer
sa maison de la cave au pignon pour effectuer le paiement en liquide, et emprunter
à des amis qui n'avaient pas beaucoup à prêter. Son épouse
Ellie, tout en étant résolue à l'aider de son mieux, se
rappelle qu'elle était fort inquiète de l'aventure. Il y aurait
bien des problèmes pour le nouveau journal : il s'agissait d'entrer dans
une vieille affaire de famille, s'accommoder des cadres en place, et entreprendre
des changements sans réserve de capitaux. A l'époque, de nombreux
petits journaux locaux étaient en faillite, tués en même
temps par la télévision et les grands journaux régionaux
publiant des éditions locales spéciales.
En considérant cet exemple, entre bien d'autres analogues, j'ai essayé
de discerner quelles sortes d'habitudes sont nécessaires à un
entrepreneur pour réussir. Il en est plusieurs, mais trois d'entre elles
me semblent centrales. Simplement pour mener à bien une entreprise, même
sans autre objectif que celui-là, ces trois vertus sont essentielles.
Je les appelle cardinales dans le même sens que donnaient à ce
mot les Grecs et les Romains en parlant des quatre vertus pivotales pour une
vie heureuse ; ce sont les gonds sur lesquels repose la réussite, dans
la vie privée comme dans les affaires.
Réussir à mener une existence heureuse est un projet plus ample
que celui du succès financier, et presque tous les entrepreneurs tentent
de gagner sur les deux tableaux. Mais l'analogie est assez restreinte, et ici
je me concentrerai sur les trois vertus qui sont au centre d'une réussite
économique.
Les trois vertus cardinales pour l'entrepreneur sont : la créativité,
le sens de communauté, et le réalisme pratique.
Manifestement, ces trois qualités morales impliquent le concours d'autres
vertus. La créativité, par exemple, requiert du courage, travailler
dur, être persévérant. Construire une communauté
demande honnêteté, générosité, et esprit de
justice. Et réalisme suppose la disposition à écouter,
la capacité d'attention, la vigilance alerte, l'ampleur de vues, l'autocritique
et l'auto-rectification.
Toutes ces bonnes habitudes sont nécessaires chez le personnel de tous
échelons, et pas seulement aux postes prestigieux. Elles satisfont au
besoin humain d'engagement personnel et d'excellence dans le travail.
Le Don de créativité
L'ultime ressource, pour le développement économique d'un pays,
ce sont ses habitants. Ce sont les hommes, et non le capital ni les matières
premières, qui alimentent la croissance économique. Ce qui manque
le plus aux pays sous-développés, ce sont des personnes capables
du nouveau métier : organiser le travail en commun de collaborateurs
bien entraînés, aptes à exercer leur jugement et à
prendre des décisions responsables.
Peter F. Drucker
Pour la plupart, nous avons d'abord appris à réfléchir
sur l'éthique du capitalisme dans L’Ethique protestante et l’esprit
du capitalisme de Max Weber (1904). La contribution majeure de Weber a été
de faire prendre conscience du fait que les forces culturelles sont essentielles
à la définition du capitalisme ; celui-ci n'est pas un système
concernant seulement les choses, mais aussi l'esprit de l'homme. Néanmoins,
on peut douter que Max Weber ait, dans sa vision, effectivement capté
l'esprit du capitalisme ; je pense qu'il a manqué de peu le coup au but
: il a vu l'essence du capitalisme dans le calcul, dans une analyse strictement
axée sur les coûts des moyens, par rapport à la fin. Il
pressentait en cela la croissance d'une bureaucratie qui viserait à enserrer
la spontanéité humaine dans des "rails d'acier", comme
une locomotive lancée à fond.
En tout cela, il est passé à côté d'un élément
bien plus proche du noyau de la question : la découverte, l'invention,
le flair des chances, la surprise - ce qu'a appelé le "facteur Don
Quichotte" mon collègue Rocco Buttiglione à l'Académie
Internationale de Philosophie du Liechtenstein, (devenu président d'un
nouveau parti italien, l'Union des Chrétiens Démocrates).
Au coeur du capitalisme - comme l'ont montré Friedrich Hayek, Joseph
Schumpeter, et l'Américain Israel Kirzner -, il y a l'esprit novateur,
créatif de l'entreprise. L'entreprise, à son début, est
inclination à observer, habitude de discerner, penchant à explorer
ce que les autres n'ont pas encore vu. C'est aussi l'impulsion à agir
sur une telle intuition, de façon à faire apparaître quelque
chose d'inconnu. C'est l'aptitude à prévoir à la fois les
besoins d'autrui et les combinaisons de facteurs les plus propres à produire
ce qui répond à ces besoins. Cette habitude de l'intellect constitue,
dans la société moderne, une importante source de richesses. Organiser
un tel effort de production, planifier son déroulement dans le temps,
s'assurer qu'il satisfait positivement aux demandes envisagées, et assumer
les risques impliqués, a été depuis deux siècles
une nouvelle procédure de création de richesse. Dans ce domaine,
le rôle de l'initiative de l'entrepreneur et de sa compétence est
de plus en plus décisif.
"Quelle est la cause de la richesse des nations ?", c'est la question
posée par Adam Smith, le premier, en 1766. Le Pape Léon XIII y
faisait allusion dans Rerum Novarum, en 1891. Cent ans après, le Pape
Jean-Paul II a formulé sa propre et concise réponse : "En
notre temps, en particulier, existe une autre forme de propriété
qui devient non moins importante que celle de la terre, la possession du savoir-faire,
de la technologie et du talent. La richesse des nations industrialisées
est fondée bien davantage sur ce genre de propriété que
sur leurs ressources naturelles."
La cause principale de la richesse est donc le capital intellectuel. Du fait
qu'ainsi la richesse d'un pays repose sur les propriétés intellectuelles
et les savoirs pratiques plutôt que sur ses ressources naturelles, certains
(comme le Brésil) peuvent rester pauvres, pendant qu'une nation virtuellement
démunie de ressources (comme le Japon) peut devenir l'une des plus riches
du monde.
Alors qu'en un temps le facteur de production décisif était la
terre, et plus tard le capital - compris au sens que Marx donnait au mot, propriété
des moyens de production - le facteur décisif est aujourd'hui le savoir
humain, spécialement la connaissance scientifique.
Cependant, l'entreprise dépend aussi d'une capacité à
l'organiser de façon équilibrée et cohérente; et
aussi sur la capacité de percevoir les besoins des autres et d'y satisfaire.
Tels sont justement les facteurs pour lesquels le Japon est très doué
: connaissances scientifiques, aptitude à organiser, perception des besoins
et des moyens d'y répondre. Grâce à ces atouts, les Japonais,
dont le territoire est extrêmement pauvre en matières premières,
ont su se rendre économiquement éminents parmi les autres peuples.
Bien entendu, les ressources naturelles demeurent importantes. Mais tant que
les hommes n'en perçoivent pas la valeur et n'imaginent pas les moyens
de les rendre utiles au reste de la planète, ces ressources peuvent rester
latentes, non repérées et inutilisées. Le pétrole
a pu demeurer sous les sables d'Arabie pendant des millénaires, inutile
ou considéré comme gênant, jusqu'à ce que des hommes
inventent le moteur à piston et apprennent comment transformer le pétrole
brut en essence. Ce sont eux qui ont fait de cette huile minérale étrange
une "ressource naturelle".
Pour cette raison, les choses inanimées ne sont pas nos ressources les
plus fondamentales, ni les meilleures et les plus inépuisables. Julian
Simon l'a écrit à juste titre : l'esprit humain est notre "ressource
ultime". Ce ne sont pas les matériaux du sol qui fixent des limites
à la richesse du genre humain. Là-dessus, il y a plus de vingt
ans le Club de Rome, exagérant bruyamment la menace de disette en ressources
matérielles, commit une erreur élémentaire. Bien des matières
de cette terre sont utiles à telle époque, et cessent de l'être
à une autre - l'huile de baleine en est un bon exemple - selon que l'esprit
humain leur attache plus ou moins de valeur. En ce sens, l'esprit des êtres
humains est la source première de richesse. Et cela n'a rien d'étrange
: il découle originairement de la source de toute connaissance : le Créateur.
Participants de la créativité de Dieu, peut-on dire, les hommes
ont pour principale ressource leur propre inventivité. Leur intelligence
leur permet de découvrir le potentiel productif de la terre, et tout
autant de trouver les diverses manières de satisfaire leurs besoins.
Le Pape Jean-Paul II voit trois chemins par lesquels la connaissance humaine
est source de richesses. Le premier est l'aptitude à prévoir à
la fois les besoins d'autrui, et les combinaisons des moyens propres à
répondre à ces besoins. Le second est que nombre de biens ne peuvent
être produits adéquatement par un individu isolé, et exigent
la coopération de quantités de gens travaillant à un but
commun. Le troisième consiste en cette sorte particulière de savoir
qui porte sur la façon de réunir la communauté à
grande échelle que requiert la production des objets les plus simples,
tels qu'un crayon à mine de plomb.
Il ne vient pas ordinairement à l'esprit de théologiens - mais
c'est d'expérience quotidienne pour les gens d'affaires - qu'un article
aussi banal se compose de graphite, de bois, de caoutchouc et de laque, matériaux
provenant d'endroits séparés par des distances immenses (pour
ne mentionner que les éléments les plus visibles, et non ceux
que seuls les spécialistes connaissent). Les connaissances et le talent
exigés pour la production de chacun de ces composants, en vue de son
rôle particulier dans l'objet complet, représentent une somme vertigineuse
de savoirs et de travaux qui ne peuvent assurément pas être tous
présents dans l'esprit d'aucun des intervenants. Tout au contraire, le
total en est dispersé entre des savants, entrepreneurs et travailleurs
de plusieurs parties du monde. Pourtant, tous ces facteurs - matériaux,
savoirs et métiers - doivent être rassemblés avant que quiconque
puisse tenir un crayon.
Jusqu'à présent, nous avons vu deux branches de savoir, à
l'oeuvre dans la créativité économique des hommes : une
vue exacte des besoins d'autrui, et la connaissance opérationnelle de
l'organisation d'une oeuvre commune, à travers le monde entier. Mais
il en est une troisième sorte : l'exigeant effort de découvrir
un potentiel productif naturel. Considérons brièvement diverses
découvertes dont la diffusion a tant fait pour modifier le monde depuis
1980 : l'invention des fibres optiques, qui dans maints usages remplacent le
cuivre (ajoutant ainsi aux difficultés de la métallurgie du Chili);
l'invention de l'ordinateur et des procédés électroniques
en général (qui poussent à déplacer la base de l'industrie,
de la mécanique vers les techniques électroniques) ; l'emploi
de satellites et d'impulsions électroniques pour relier le monde entier
dans un réseau unique de communications instantanées ; et de nombreuses
percées dans le domaine médical, y compris la génétique.
De telles découvertes à couper le souffle sont le fruit de cette
principale ressource humaine : la créativité de l'intelligence.
Ce n'est pas sans cause, que l'économie capitaliste a pris naissance
dans cette partie du monde où a régné d'abord et en profondeur
l'influence du Judaïsme et du Christianisme. Des millions de personnes
pendant de nombreux siècles en ont appris que la terre n'est pas un royaume
à accepter tout fait, sans jamais en explorer le mystère ni tenter
d'expériences - mais au contraire un champ ouvert à l'exercice
des facultés humaines de recherche, de créativité, d'invention.
Le philosophe Alfred North Whitehead fit un jour cette remarque, que l'apparition
de la science moderne était inconcevable sans les habitudes de gens instruits
durant des générations sous la tutelle de doctrines enseignant
que le monde entier et toutes choses sont intelligibles, parce que même
des événements qui semblent contingents et accidentels dérivent
de la pensée d'un Créateur omniscient.
Cet enseignement a eu de grandes conséquences dans l'ordre pratique.
L'Homme découvreur est fait à l'image de Dieu. Etre créatif,
coopérer à porter la création même à sa perfection
est un élément important de la vocation humaine. Cette conviction
que chaque personne humaine est imago Dei - faite à la ressemblance
de Dieu - devait conduire de façon évolutive et expérimentale
au développement d'un système économique dont la prémisse
initiale est que la cause de la richesse est la créativité humaine.
La vertu de bâtir une communauté
Chaque jour il est plus évident que le travail de chacun est naturellement
imbriqué dans le travail d'autrui. Plus que jamais dans l'Histoire le
travail est travail avec les autres et travail pour les autres. Presque
chaque ouvrage consiste à faire quelque chose pour autrui. La communauté
impliquée dans la plus humble besogne est souvent le monde entier.
Dès ses tout débuts, l'économie moderne d'entreprise a
été conçue comme un système international, visant
à accroître la "richesse des nations", de toutes les
nations, de façon systématique et sociale. Elle n'était
nullement axée sur la seule aisance d'individus pris isolément.
Comme le système englobe constamment davantage de populations de la
planète, le phénomène spécifiquement moderne est
que les gens travaillent les uns avec les autres, dans une communauté
de travail qui s'élargit à des milieux en expansion. Crayons et
automobiles, et des milliers d'articles divers sont produits à partir
d'éléments éparpillés à travers le monde.
De fait, la plupart des biens aujourd'hui ne peuvent pas être le résultat
du travail d'un seul. Virtuellement tous exigent la coopération d'apporteurs
nombreux, même alors que chacun d'eux ignore le processus d'ensemble et
ne voit que son propre coin d'activité.
De nos jours, il faut le travail discipliné en étroite collaboration
avec d'autres, pour rendre possible la création de communautés
de production élargies, qui transforment l'environnement naturel et humain.
En un mot, les acteurs économiques sont constamment engagés,
dans toutes les directions, dans l'édification de communautés.
A portée de main, dans leur propre firme, ils doivent créer une
communauté de travail. La réussite dépend beaucoup du niveau
de créativité, d'esprit d'équipe et de bon moral, que les
dirigeants de l'entreprise sont capables d'inspirer. Immédiatement après,
la firme dépend pour son fonctionnement concret, d'une communauté
plus large : celle des fournisseurs et des clients, des banquiers et des fonctionnaires
publics, des réseaux de transport, et des gens de loi. Encore plus loin
- comme déjà vu dans l'exemple du crayon - les produits modernes
sont constitués d'éléments venus du monde entier. Le système
moderne des entreprises traduit l'interdépendance du genre humain. Sous
ces trois angles de vue, l'économie est une activité communautaire.
Le capitalisme n'est pas seulement centré sur l'individu. Il crée
de la communauté.
Le fait est que dans sa composition intérieure, la firme économique
est foncièrement une communauté de personnes qui de diverses façons
cherchent à répondre à leurs besoins, en même temps
qu'à constituer une de ces entreprises qui sont au service de la société
entière.
Puisque l'on doit ainsi comprendre l'organisation d'entreprise comme une communauté,
il s'ensuit que la profitabilité n'est pas le seul critère de
sa réussite. Il se peut que les comptes financiers soient en ordre, mais
que les gens qui représentent l'atout le plus précieux de la firme
soient frustrés et atteints dans leur dignité. Une telle situation
n'est pas admissible. Et comme de tels états de choses auraient à
la longue des répercussions dommageables sur l'efficacité de la
production, la plupart des entrepreneurs mettent beaucoup d'énergie à
la recherche des façons de rendre le climat de travail aussi plaisant
que possible, tout en maintenant la discipline nécessaire à l'accomplissement
de leur tâche essentielle.
Bref, ce que l'institution qu'est le capitalisme a fait de plus important pour
le genre humain, ne réside pas dans l'individualisme ; c'est la société
d'entreprise, privée, indépendante du pouvoir politique. Ce qu'il
importe de remarquer à propos de cette invention juridique, est le fait
qu'elle engendre une forme nouvelle et efficace de communauté humaine,
où l'on a pour objectif principal d'ajouter de la richesse nouvelle à
celle qui existait déjà. Même le Pape note avec approbation
cet aspect du profit : "Lorsqu'une firme fait un profit, cela signifie
que les facteurs de production ont été employés judicieusement,
et que des besoins humains correspondants ont été dûment
satisfaits."
Lorsqu'en appliquant ses connaissances spéciales, la firme utilise les
ressources naturelles correctement, identifie des besoins et leur apporte une
réponse adéquate, elle est au service de la société
entière. Le but économique et la justification éthique
de l'entreprise est le service d'autrui. A sa manière terre-à-terre,
elle représente une forme subalterne mais importante de communauté
humaine.
De fait, le Pape Jean-Paul II n'a pas hésité à écrire
que le processus moderne de l'entreprise "projette une lumière pratique
sur une vérité quant à la personne, que le Christianisme
a constamment affirmée." C'est que "le Créateur a fait
la personne humaine pour travailler en communauté et coopérer
librement avec d'autres personnes, pour le bien d'autres personnes."
Cette communauté créative est le grand pouvoir transformateur
de la condition des pauvres de la terre. De la base aux sommets, le système
d'entreprise cherche des personnes de talent, d'initiative et résolues
à oeuvrer utilement, afin d'améliorer leur condition et celle
de leur cité.
Le processus moderne de l'économie incite aussi à pratiquer d'autres
vertus, qu'il requiert d'ailleurs, telles que diligence, ingéniosité
technique, prudence dans la prise de risques raisonnables, loyauté, et
fidélité dans les relations interpersonnelles. Spécialement
chez ses dirigeants, l'entreprise exige aussi du courage pour appliquer des
décisions difficiles et pénibles, mais nécessaires pour
surmonter des revers.
Ces qualités ordinaires, que l'on peut qualifier de ménagères,
devraient être considérées dans le contexte de la fondamentale
bonté de la création telle qu'elle sortit des mains du Créateur.
Ce ne sont pas des vertus négatives, répressives ou ascétiques
- du moins, elles ne sont pas telles primordialement - car elles impliquent
l'inventivité, le flair, le goût de l'imprévu, et le côté
romanesque qui pousse certains audacieux à risquer leur chemise. Et ce
sont des formes de vertu nécessaires pour soutenir de nouvelles formes
de communauté, jusqu'à celle internationale rapprochant tous les
peuples de la terre.
La vertu de réalisme pratique
La troisième vertu cardinale de l'entreprise se rattache à la
classique Sagesse pratique.
Je n'ai jamais rencontré un dirigeant d'entreprise qui ne se targuait
pas d'être réaliste. Même les plus romanesques d'entre eux
(des entrepreneurs qui ont de fréquents accès de romantisme) sont
disposés à miser leur fortune en pariant qu'ils ont, pour la réalité,
un toucher plus fin que les autres.
Beaucoup des plus novateurs ont gravi tous les échelons depuis les emplois
malodorants, et les bureaux d'arrière-boutique, où ils ont réglé
leur dû en se salissant les mains et supportant les vexations quotidiennes.
De fait, c'est souvent leur sens exercé de la façon dont le monde
fonctionne réellement, qui leur donne confiance dans leurs idées
rénovatrices - sans se laisser déconcerter par ceux qui les disent
irréalistes - et les persuade que ce sont les autres qui vivent d'illusions.
Dans les cénacles intellectuels d'aujourd'hui, le réalisme est
tenu pour désuet. Il n'y a que des opinions : les miennes, les vôtres,
et celles de millions de nos semblables. Ce sont des "façons de
voir" ; qui peut dire lesquelles sont "vraies" ? Des hommes d'affaires
ne peuvent s'offrir le luxe de penser de la sorte. Ils risquent leur carrière
(et parfois les gains de toute une vie) et doivent être en contact avec
les réalités. Ce n'est pas qu'ils imaginent facile de saisir le
vrai des choses. Ils sont fiers de leur sens commun ; ils savent ce que veulent
dire la chance, l'occasion, les contingences, les surprises du hasard. Ils sont
heureux de saisir des intuitions dès qu'elles se présentent. Ils
sont toujours sur le qui-vive, circonspects devant les indices ; il suffit parfois
d'en mal interpréter un pour se ruiner.
Alors que les philosophes peuvent oser soutenir que nous ne sommes jamais conscients
du réel, mais n'en avons que des "perceptions", les gens d'entreprise
savent par d'amères expériences qu'il y a une différence
palpable entre des perceptions et une réalité.
Une petite histoire illustrant cette différence a paru dans la revue
de l'Institut Naval, et été largement diffusée par Stephen
R. Covey, dont le livre The Seven Habits of Highly Effective People analyse
en effet sept vertus de la cité moderne :
De nuit, par un épais brouillard, le commandant d'un navire de guerre
scrute à droite et à gauche avec ses jumelles à la recherche
d'un repère ; son attention est attirée par un feu de bord,
droit devant. "Quel cours suit-il ?", aboie-t-il ; la vigie répond
"Ferme vers nous".
Le commandant ordonne de signifier au navire approchant, qu'il ait à
modifier son cap de 20 degrés. Celui d'en face signale en retour :
"Vous conseille d'infléchir immédiatement votre route de
20 °". Le commandant, furieux maintenant, ordonne de signaler "Je
suis amiral et ceci est un navire de guerre. Changez de cap immédiatement."
- L'autre répond : "Ici, matelot Jones, et je suis sur un phare.
Feriez bien d'infléchir votre route".
C'est le navire de guerre qui modifia son cap.
Dans cette rencontre, les deux partenaires avaient des perceptions. Mais la
réalité et le sens commun s'imposèrent à travers
les illusions subjectives, à travers rang, pouvoir et prestance, fournissant
à la réalité une preuve d'existence aussi solide qu'un
rocher : un phare est un phare. Dans la vie des affaires, il est nécessaire
d'ajuster constamment ses perceptions aux contours de la réalité
- et de garder les yeux ouverts sur la justesse des impressions - en permanence.
"Cinq cerveaux valent mieux qu'un seul", se plaît à
rappeler Paul Oreffice, ancien président de Dow. "Provoquer un brainstorming
entre plusieurs types (les faire discuter vivement) met en jeu autant d'expériences
différentes. Des signaux de danger apparaissent. S'il ne s'en présente
pas et que vous heurtiez un écueil, vous avez intérêt à
choisir d'autres discuteurs." Les Administrateurs sont payés pour
faire ressortir les réalités, et faire prendre le bon chemin.
Cela ne veut pas dire que les hommes d'affaires ont un viseur à grand
angle, leur permettant de percevoir tout ce dont ils doivent tenir compte. Ils
seront les premiers à vous dire combien souvent on se fourvoie. Il leur
faut rester en alerte. "Il y a des milliers de moyens de se planter",
vous dira Oreffice, "et il ne nous est pas permis d'essayer l'un d'entre
eux".
Du côté du passif, la vertu de réalisme en affaires est
plus étroitement calibrée que la vertu classique de Sagesse pratique.
La classique se focalisait sur l'entière réalité de la
vie de la personne. Les questions radicales qu'elle pose sont : "Quelle
sorte d'individu dois-je souhaiter être à la fin de mes jours ?
De quelle façon dois-je vivre ? Quelles actions dois-je poser aujourd'hui
?". Un acteur dans la vie d'entreprise peut pratiquer cette vertu classique,
lorsqu'il pense à sa vocation : "Comment ce genre de métier
m'aidera-t-il à devenir le genre de personne que j'entends être
?"
Toutefois, la plupart du temps, dans le côté économique
de sa vie, s'en tenant à son agenda professionnel, un homme d'affaires
se concentre sur le bien de son entreprise. Quelles sont nos priorités
? Quel programme pour aujourd'hui ? Qui surveille le problème A ? Qui
s'occupe de l'affaire B ? Comment surprendrons-nous les concurrents l'année
prochaine ?
La vie d'entreprise est axée sur l'action (même les brevets ne
sont pas délivrés pour de simples idées, mais des idées
converties en procédés). L'action exige des objectifs. Atteindre
des objectifs exige des stratégies. Les stratégies exigent des
tactiques. Chaque étape doit convenir à du personnel disponible,
et recevoir les ressources nécessaires. Le savoir approprié, le
"réalisme pratique" intervient évidemment à chaque
moment.
Acquérir les nombreuses habitudes de l'intellect et de la volonté,
requises pour remplir de telles tâches, à long terme et court terme,
suppose une concentration fermement orientée de talents, d'énergie
et d'application. Cela met la personne à dure épreuve.
La journée finie, il y a toujours le critère du phare. Avons-nous
évité les écueils ? Conduit le navire à bon port
? Pouvons-nous dire : mission accomplie ?
Parce que la vie est pleine de contingences et de surprises, de bonnes et mauvaises
chances, d'incidents de cadence, les professionnels qui en rencontrent plusieurs
chaque jour, et pour qui une seule grosse erreur peut briser une carrière,
ont d'ordinaire le plus grand soin des petites choses : "le diable est
dans les détails". La vigilance est à leur ordre du jour...
tous les jours.
Et comme leur genre de vie est exposé à de grands hasards, les
soldats de métier, les sportifs et les entrepreneurs ont bien des choses
en commun. Ils ont souvent tendance à se montrer plus que d'autres conscients
de la multitude de facettes de la réalité qui échappent
à leur emprise, du degré élevé auquel ils dépendent
de tels facteurs, et de la différence qu'il y a entre les moments où
la Providence vous sourit, et ceux où elle fronce les sourcils.
L'une des inscriptions sur le sceau des États-Unis dit : Annuit coeptis
(il sourit à nos entreprises). L'auteur du numéro 37 du Federalist
voyait la main de la Providence à l'oeuvre en maintes circonstances de
notre histoire, particulièrement dans les vulnérables situations
de la Révolution :
Le merveilleux est que tant de difficultés aient été
surmontées, et surmontées avec une unanimité presque
aussi exceptionnelle, qu'elle a dû être inattendue. Il est impossible
à un homme de bonne foi de réfléchir à cette circonstance
sans partager cet étonnement. Il est impossible à un homme pieusement
réfléchi de ne pas apercevoir le doigt du Tout-Puissant, qui
a si fréquemment et manifestement été dirigé vers
notre soutien dans les phases critiques de la révolution.
On ne devrait pas s'étonner de ce que, dans cette "république
commerciale", les prières invoquant la protection de la Divine Providence
(et de remerciement, Thanksgiving) aient toujours paru raisonnables et
appropriées. Ceux dont les efforts pour améliorer la communauté
humaine les caractérisent comme des créateurs, faits à
l'Image de leur Créateur, développent une habitude mentale dans
laquelle la prière est en accord avec la loi naturelle même - ainsi
qu'avec la loi de la grâce. Beaucoup de nations ont un hymne patriotique
qui comporte ce sentiment. Voici notre propre version :
America ! America !
God shed His grace on thee ! (Que Dieu répande Sa grâce sur
toi !)
Il serait donc difficile de s'étonner d'entendre souvent des personnes
d'affaires vous dire qu'elles se sentent extraordinairement bénies. Même
si vous ne le leur demandez pas, elles vous diront combien elles sont redevables
au système de cette nation, à leurs collègues, à
leur firme - et à la Providence même. La plupart de leurs occasions
de réussite leur sont advenues de sources étrangères à
leurs efforts ; elles ont fait leur besogne, apporté leurs talents, les
ont utilisés à fond. Mais leur attitude fondamentale est qu'elles
ont reçu bien davantage qu'elles n'ont fourni.
De cela, elles disent leur gratitude. "Reconnaissant et adorant une omnipotente
Providence" : l'expression dont Thomas Jefferson se servit lors de sa première
élection à la présidence, leur semble entièrement
incluse dans le réalisme qu'elles admirent.
Et n'oublions pas le plaisir qu'on en reçoit !
Dans le Pape Jean Paul II, les chefs d'entreprise ont enfin trouvé un
haut dignitaire ecclésial qui perçoit clairement ce qui les anime,
qui parle avec approbation de cet état d'esprit, et les place devant
de grands défis. Son encyclique Centesimus Annus de 1991 propose
un impressionnant agenda. Il n'y est offert aucun terrain d'auto-satisfaction.
Il fait ce qu'aucun autre document religieux n'avait encore fait : il saisit
la vie intérieure de l'entreprise, sa tension allègre, son idéalisme,
sa recherche des défis ; que les hommes et femmes d'entreprise se réjouissent
de créer quelque chose qui n'existait pas encore.
D'ailleurs, il n'est rien que les dirigeants d'entreprise aiment davantage
que les défis. Il serait donc surprenant que ces hommes et femmes d'entreprise
ne soient pas stimulés par les paroles du Pape les appelant à
être encore davantage créatifs et à ouvrir la route vers
la révolution de l'économie mondiale qu'il envisage.
L'éthique des affaires signifie bien davantage que d'obéir aux
lois de la cité et de s'abstenir de violer la loi morale. Elle signifie
imaginer et créer une nouvelle sorte de monde fondée sur les principes
de créativité individuelle, de communauté, de réalisme,
et autres vertus d'entreprise. Elle signifie respecter le droit des pauvres
à leur initiative économique personnelle et à leur propre
créativité. Elle signifie modeler une culture digne de femmes
et d'hommes libres - pour le plus grand bien des pauvres et la plus grande gloire
de Dieu.
Sous cet éclairage, l'éthique économique implique l'acceptation
des responsabilités des grandes sociétés comme de la petite
entreprise. Certaines de ces responsabilités peuvent sembler n'avoir
pas grand'chose à voir avec l'éthique; ce sont simplement les
comportements nécessaires à la réussite de la firme. Mais
voici le noeud de la question. Complètement intérieures à
la firme existent des haies de nature morale qu'il importe de sauter - avant
même d'en venir aux exigences éthiques imposées de l'extérieur,
par les règles des convictions religieuses, des principes moraux et des
droits de l'homme.
Souvent les moralistes économiques ne perçoivent pas ces impératifs
internes. Mais s'ils prenaient soin de considérer des cultures où
ces responsabilités internes ne sont pas respectées (comme en
Russie dans les années 1990) - dans lesquelles prévaut la mortelle
loi de la jungle - ils pourraient constater que les vertus et pratiques intériorisées,
même si elles sont silencieuses et tacitement acceptées, sont d'importance
cruciale.
Michael NOVAK
[1]Traduction par Raoul Audouin
du chapitre six de Michael Novak, Business as a Calling, Work and The Examined
Life, New York: The Free Press, 1996, avec l’aimable autorisation
de l’auteur.
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