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Selon l’enseignement constant de l’Eglise, rappelé
notamment par le Cardinal Ratzinger, la politique appartient au domaine
de la raison. En effet, dit-il, le catholicisme, distingue clairement
le domaine politique et celui de la foi. Le cardinal Ratzinger cite ce
que saint Bernard de Clairvaux a dit une fois à un Pape: «Rappelez-vous
que vous n’êtes pas le successeur de Constantin, mais de Pierre.
Votre loi ne doit pas être le Code de Justinien, mais les
Saintes Ecritures.»
L’option préférentielle pour les pauvres
Père Robert A. Sirico
Mais cette charité chrétienne,qui se voue tout entière
et sans arrière pensée à l’utilité
du prochain,ne peut être suppléée par aucune organisation
humaine.Rerum Novarum, n° 30[1]
Les idées religieuses présentent le risque important d’être
utilisées à des fins politiques et, de ce fait, détournées
de leur objet. C’est vrai de la religion catholique en général
– comme le démontre certains évènements de
l’histoire du pouvoir temporel de l’Eglise, qui ne sont pas
en son honneur –. C’est encore plus vrai de l’enseignement
social de l’Eglise. Comme les sujets qu’elle aborde concernent
les obligations de la vie en société et leurs relations
avec la morale personnelle, cet enseignement social présente un
risque particulièrement aigu de manipulation politique, même
si les textes du Magistère concernant ces sujets rappellent à
temps et à contre temps que l’Eglise ne propose pas un programme
politique valide pour tous les temps et tous les lieux. Comme tous les
papes depuis Léon XIII l’ont répété
avec insistance, le but de l’enseignement social de l’Eglise
est de rappeler des principes doctrinaux généraux; les voies
d’application concrète qu’il peut éventuellement
suggérer sont de ce fait nécessairement contingentes aux
temps et aux lieux.
Cette observation fondamentale concernant l’enseignement social
de l’Eglise catholique a souvent été oubliée
au cours des dernières décades et tout particulièrement
en ce qui concerne l’option préférentielle pour les
pauvres, dont Jean-Paul II a forgé le concept dans son encyclique
de 1987, Sollicitudo Rei Socialis (n° 42). Cette magnifique
expression résume l’obligation spécifique qu’ont
les Chrétiens de venir en aide aux pauvres et de juger les systèmes
sociaux sur la place que la société leur donne. Elle ne
permet cependant pas de remettre en question, à partir de spéculations
idéologiques, d’autres principes constants de l’enseignement
social de l’Eglise, tels que le respect de la propriété
privée et la nécessaire liberté économique.
Ceci ressort du texte même du Pape: «l’option ou l’amour
préférentiel pour les pauvres [,] c’est là
une option, ou une forme spéciale de priorité dans la pratique
de la charité chrétienne dont témoigne toute la tradition
de l’Eglise. Elle concerne la vie de chaque chrétien, en
tant qu’il imite la vie du Christ, mais elle s’applique également
à nos responsabilités sociales et donc à notre façon
de vivre, aux décisions que nous avons à prendre de manière
cohérente au sujet de la propriété et de l’usage
des biens.» (n° 42)
En d’autres termes, ceci veut dire que la tradition chrétienne,
dans son message social, se soucie tout particulièrement des pauvres,
et la manière dont ils sont considérés dans la société
lui permet de juger, sous de nombreux aspects, l’ordre social existant.
La priorité, en termes de charité tant individuelle que
sociale, est d’améliorer leur sort: l’obligation de
porter une attention particulière aux pauvres s’applique
non seulement aux activités charitables dans lesquelles nous pouvons
être engagés à titre personnel; elle s’applique
aussi à la façon dont nos sociétés sont organisées;
elle s’applique enfin à la façon dont nous utilisons
nos propres biens matériels. Cet enseignement doit nous guider
dans nos choix: quand nous serions tentés d’accumuler des
richesses pour nous-mêmes sans nous soucier de notre obligation
de charité alors que d’autres n’ont ni toit ni nourriture,
il nous rappelle que nous avons le devoir d’être charitable.
Cet enseignement n’est pas nouveau: il fait partie intégrante
du message de l’Evangile rappelé constamment et avec insistance
par la morale chrétienne, et illustré de manière
frappante dans l’épisode de la rencontre de Jésus
et de l’homme riche (Marc 10, 17-27). L’enseignement social
qui ressort clairement de tout le message de l’Ecriture et de la
Tradition est donc que «l’exercice de la charité chrétienne»
passe nécessairement par la considération donnée
aux pauvres dans l’organisation de la société.
C’est à tort qu’on a souvent déduit de l’option
préférentielle pour les pauvres un programme politique spécifique,
parfois même un programme à la tournure quelque peu marxiste.
C’est un artifice que d’opposer les pauvres et les riches
dans une sorte de lutte des classes. En réalité, il conviendrait
de penser que l’obligation de charité que les chrétiens
se reconnaissent envers les pauvres est un moyen d’éviter
l’apparition des conflits de classes que les disparités de
richesses dans la société (disparités qui sont inévitables
dans toute organisation sociale) peuvent quelquefois créer. L’enseignement
que l’option préférentielle pour les pauvres nous
donne ne tire pas son fondement de l’existence d’un conflit
radical entre les riches et les pauvres (et encore moins d’un conflit
de type marxiste entre le travail et le capital). Il est plutôt
le moyen de réduire le risque d’apparition d’un conflit
qui menacerait à terme la sécurité et le bien être
matériel de tous les membres de la société.
A l’opposé du modèle du conflit de classes, la vision
chrétienne de la solidarité sociale est beaucoup plus proche
de ces «harmonies économiques» et de la solidarité
authentique dont a parlé Frédéric Bastiat, et que
Mère Térésa a résumé d’une manière
si simple et si profonde lorsqu’elle a dit: «Nous n’avons
pas le droit de juger les riches (…) Nous ne croyons pas à
la lutte des classes, mais à leur coopération, où
les riches sauvent les pauvres et les pauvres sauvent les riches.»
Cependant, l’impératif moral de s’intéresser
au sort des pauvres n’est pas satisfait uniquement par de généreux
actes de philanthropie, qu’ils soient le fait de personnes individuelles,
d’organisations ecclésiales ou d’institutions sociales.
Il a aussi des conséquences sur l’organisation de la société:
«De même, les responsables des Nations et des Organisations
internationales (…) ne doivent pas oublier de donner la première
place au phénomène croissant de la pauvreté (…)
Le droit à la propriété privée est un droit
valable et nécessaire, mais il ne supprime pas la valeur de ce
principe. Sur la propriété, en effet, pèse «une
hypothèque sociale», c’est à dire que l’on
y distingue, comme qualité intrinsèque, une fonction sociale
fondée et justifiée précisément par le principe
de la destination universelle des biens.» (n° 42). Comme pour
souligner qu’un tel principe ne doit pas être confondu nécessairement
avec le socialisme ni même n’implique une politique d’intervention
excessive de l’Etat dans l’économie, Jean-Paul II ajoute
immédiatement, dans des termes qui annoncent la grande encyclique
Centesimus Annus, qu’: «il ne fau[t] pas négliger
cette forme spéciale de pauvreté qu’est la privation
des droits fondamentaux de la personne, en particulier du droit à
la liberté religieuse et, par ailleurs, du droit à l’initiative
économique.» (Sollicitudo Rei Socialis, n° 42)
Le Pape écrit dans Sollicitudo Rei Socialis:
«Il faut remarquer que, dans le monde d’aujourd’hui,
parmi d’autres droits, le droit à l’initiative économique
est souvent étouffé. Il s’agit pourtant d’un
droit important, non seulement pour les individus mais aussi pour le
bien commun. L’expérience nous montre que la négation
de ce droit ou sa limitation au nom d’une prétendue «égalité»
de tous dans la société réduit, quand elle ne le
détruit pas en fait, l’esprit d’initiative, c’est
à dire la personnalité créative du citoyen. Ce
qu’il en ressort, ce n’est pas une véritable égalité
mais un «nivellement par le bas». A la place de l’initiative
créatrice prévalent la passivité, la dépendance
et la soumission à l’appareil bureaucratique.» (n°15)
Ce thème du droit à l’initiative économique
sera développé plus amplement dans des documents ultérieurs
du magistère, sous le pontificat de Jean-Paul II.
En ce qui concerne le droit à la propriété privée
à la lumière de l’option préférentielle
pour les pauvres, la position de l’Eglise est sans ambiguïté:
ce droit est valide, sacré et nécessaire, mais il n’est
pas pour autant absolu. Même lorsque les lois protégent le
caractère sacré de la propriété privée,
il n’en reste pas moins que ses détenteurs ont une obligation
morale très forte envers ceux qui sont soumis à une pauvreté
écrasante. L’homme riche qui faisait semblant de ne pas savoir
que le mendiant Lazare gisait près de son portail outrepassait
ses droits personnels en oubliant que toute propriété a,
dans le cadre de la société humaine, une destination universelle,
c’est à dire qu’elle a une fonction sociale qui va
au-delà de la satisfaction individuelle de celui qui la possède.
Répétons-le, rien dans cet enseignement n’implique,
ou simplement suggère, que l’Etat doive imposer par la contrainte
des mesures de redistribution des richesses ou même menace le principe
de la propriété privée de quelque façon que
ce soit. Et face à la tentation de faire de l’Etat l’organe
privilégié de la mise en œuvre de l’option préférentielle
pour les pauvres, il est toujours opportun de se rappeler la mise en garde
de Léon XIII sur un accroissement trop important du rôle
de l’Etat:
«Les socialistes, pour guérir ce mal, poussent à
la haine jalouse des pauvres contre ceux qui possèdent. Ils prétendent
que toute propriété de biens privés doit être
supprimée, que les biens d’un chacun doivent être
communs à tous, et que leur administration doit revenir aux municipalités
ou à l’Etat. Moyennant ce transfert des propriétés
et cetteégale répartition entre les citoyens des richesses
et de leurs avantages, ils se flattent de porter un remède efficace
aux maux présents. Mais pareille théorie, loin d’être
capable de mettre fin au conflit, ferait tort à l’ouvrier
si elle était mise en pratique. D’ailleurs, elle est souverainement
injuste, en ce qu’elle viole les droits légitimes des propriétaires,
qu’elle dénature les fonctions de l’Etat, et tend
à bouleverser de fond en comble l’édifice social.»
(Rerum Novarum, n° 4)
On voit donc que l’Eglise condamne la thèse selon laquelle
les systèmes étatiques de redistribution (et qui plus est,
les systèmes collectivistes) seraient nécessaires pour aider
les pauvres et répondre ainsi à l’appel évangélique
de les servir. De plus, dans l’enseignement moral et social de l’Eglise,
l’envie est caractérisée comme un vice et est donc
condamnée; et l’envie, c’est à dire le désir
de nuire à quelqu’un simplement par ce qu’il possède
plus que soi-même, peut porter sur les biens matériels comme
sur ceux d’ordre spirituel. Institutionnaliser ce vice au moyen
d’un système de redistribution étatique n’est
pas plus digne de louange que le péché individuel d’envie.
C’est une vérité bien connue que, pour le Pape Jean-Paul
II, l’économie de marché (ou économie d’entreprise)
est un système tout à fait cohérent avec la vision
qu’a l’Eglise de l’ordre social, pour autant, bien sûr,
qu’il soit encadré par un système juridique animé
par l’esprit de justice, et que la liberté soit conduite
par le sens de la vérité. Dans le reste de ma présentation,
c’est cette thèse que je vais commenter tout en la situant
par rapport à l’option préférentielle pour
les pauvres. Je vais formuler, pour ce faire, cinq propositions dont l’importance
ne devrait pas échapper à tout intellectuel catholique.
Première proposition:
Les classes pauvres sont aussi les grands bénéficiaires
de l’économie de marché.
Les pauvres peuvent ou non être proches de nous par les liens familiaux
ou sociaux; quoiqu’il en soit, ils restent les plus vulnérables
dans toute société. Le meilleur remède à la
pauvreté est une économie en croissance. Une telle économie
fournit des emplois, des rémunérations plus élevées,
de meilleures possibilités de carrières ou de réussite
personnelle. Or une économie ne peut être en croissance que
si le marché peut fonctionner de façon suffisamment efficace.
Le rapport entre la liberté économique et la prospérité
n’est plus discuté. Si quelqu’un a encore des doutes,
je l’encourage à compulser ces centaines d’études
citées et commentées dans des ouvrages tels que The Revolution
in Development Economics, de James Dorn, Steven Hanke, et Sir Alan
Walters (Cato Institute, 1998). Mais plutôt que de rentrer dans
le détail de telles études statistiques, laissez-moi attirer
votre attention sur les résultats de l’Indice de Liberté
économique (Index of Economic Freedom) que le Wall Street
Journal établit chaque année; cet indice utilise les
meilleures statistiques disponibles dans le monde entier. On peut ainsi
relever aisément la très forte corrélation qui existe
entre le revenu par tête pour une population donnée et le
niveau de liberté économique dont bénéficient
ces mêmes citoyens[2]. La croissance économique
ne bénéficie pas à un seul groupe social mais répand
ses bienfaits dans toutes les couches de la société. Si
on segmente la population des pays par niveaux de revenus, les données
internationales portant sur 92 pays et s’étendant sur quarante
ans montrent que chaque fois que le revenu national par personne augmente
d’un point, le niveau de revenus du groupe social le moins élevé
(cinquième catégorie, au cas précis) augmente au
même rythme; ceci revient à dire que les revenus de tous
les secteurs augmentent de façon proportionnelle[3]. De
plus, des études empiriques montrent que la croissance économique
est un facteur plus important pour améliorer la situation des classes
les moins favorisées que les aides étatiques.
Soyons clairs, cependant: lorsque je dis que l’économie
de marché est fondamentalement le moyen le meilleur pour améliorer
le sort des pauvres, je ne parle pas de ces réformes diverses -dont
on dit à tort qu’elles sont rendues nécessaires par
le marché – que peuvent imposer le Fonds Monétaire
International ou la Banque Mondiale. Leurs programmes de réforme
économique traitent de diverses manières des problèmes
complexes tels que ceux liés au poids de la dette extérieure
et aux changements structurels. Certains remèdes à court
terme peuvent comprendre des mesures d’austérité sévère,
telles que restrictions des dépenses sociales des gouvernements,
augmentation des impôts, et entraîner des manipulations monétaires
qui peuvent avoir des effets catastrophiques, en particulier pour les
populations les plus pauvres.
Quand je dis que l’économie de marché bénéficie
aux pauvres, je me place dans le cadre d’une vision à long
terme, à savoir une société où sont protégés
les droits de propriété, où est garantie la liberté
des contrats, où l’esprit d’entreprise est encouragé,
où est facilité le commerce tant international qu’à
l’intérieur des frontières nationales, où la
loi est juste et respectée, le tout étant soutenu par une
institution familiale forte et une foi robuste. En ce qui concerne la
capacité des économies de marché d’accroître
le niveau de vie général et en particulier celui des couches
les plus pauvres de la population, il ne peut y avoir de discussion sur
ce point. Pourtant, il peut y avoir des cas où, même dans
une société qui possède les institutions appropriées
et dont l’économie est en croissance, certains sont laissés
de côté. Il y a de nombreuses raisons à cela parmi
lesquelles, pour un certain nombre, les hasards personnels de l’existence
ou le manque de courage et d’initiative. La solution n’est
pas alors d’entraver ou de détruire les institutions qui
sont à la source du développement économique, mais
plutôt de favoriser une éthique où ceux qui possèdent
devront se pencher sur le sort de ceux qui n’ont pu bénéficier
de ce développement et les aider.
Deuxième proposition:
L’Etat interventionniste est loin d’avoir répondu aux
attentes que l’on mettait en lui.
Lorsqu’on réfléchit à la bonne façon
d’aider les pauvres, on doit comparer les avantages et inconvénients
des différentes solutions envisagées. Si la première
solution proposée est de recourir au gouvernement, des dangers
spécifiques se présentent. L’action gouvernementale
peut entraîner en effet la création d’une bureaucratie
impersonnelle dont les pauvres seront dépendants et qui finalement
sera pour eux une source d’humiliation. Dans les pays en développement,
ce ne sont pas en réalité les relations commerciales avec
l’étranger qui sont la principale source d’oppression,
mais le pouvoir politique. Dans ces systèmes, alors que ne sont
pas reconnus les droits de propriété, que le commerce est
entravé, que la liberté d’entreprendre n’existe
pas, que l’inflation ruine la monnaie, qu’une réglementation
excessive oppresse la population et que l’impôt la maintient
dans un état de dépendance, tout le pouvoir économique
est détenu par ceux qui sont proches du pouvoir politique. Quand
de telles structures disparaissent, l’investissement productif peut
alors démarrer et entraîner la croissance économique,
permettant ainsi l’amélioration du niveau de vie de tout
le monde, y compris des plus pauvres[4]. Cette approche est beaucoup plus
efficace que certaines mesures chimériques favorisées par
certaines organisations de développement internationales, comme
par exemple, pour les pays en développement, les mesures coercitives
de contrôle des naissances.
Mais le problème de la bureaucratie étatique ne se limite
pas aux pays en développement. Dans les pays développés,
les bureaucrates peuvent avoir tendance à améliorer leur
situation personnelleplutôt que de s’attacher d’abord
à améliorer le sort des plus pauvres. Les prélèvements
fiscaux n’ayant pas de limites, ils prélèvent ainsi
une part de plus en plus grande de la richesse produite par le secteur
privé. Par ailleurs, certains avantages accordés à
un groupe social particulier peuvent entraîner des coûts indirects
à long terme sur l’ensemble de la population plus importants
que les avantages particuliers dont bénéficie ce groupe
social. Enfin, le risque se présente que cette bureaucratie se
substitue aux efforts légitimes de la charité privée,
et plus spécifiquement dans des domaines où l’assistance
étatique ne devrait plus jouer, ainsi par exemple lorsque l’assistance
fournie va au-delà des biens de première nécessité.
Quel que soit le pays, une redistribution étatique trop étendue
et non maîtrisée peut même devenir une occasion de
pêché comme le fait remarquer mon collègue le Professeur
Jennifer Roback. Ainsi, ceux qui devraient avoir une obligation morale
d’aider les autres peuvent penser qu’ils sont dispensés
de cette obligation puisque l’Etat s’en charge à leur
place. Aussi, ceux qui dépendent de l’Etat-providence peuvent
être conduits à choisir la voie de la facilité et
s’en remettre pour leur subsistance à la puissance publique
plutôt que de se prendre en charge personnellement. Cette incapacité
à vraiment appréhender le problème de la pauvreté
est le propre des bureaucraties étatiques; elles sont en effet
rarement capables de déterminer avec suffisamment de précision
les besoins réels qui doivent être couverts.
Les organismes d’Etat ne peuvent pas faire la distinction nécessaire
entre les besoins légitimes et les demandes abusives. De plus,
ils ont tendance à imposer de lourds fardeaux aux générations
suivantes, fardeaux qu’il vaudrait mieux leur éviter.
Jean-Paul II explique ainsi:
«En intervenant directement et en privant la société
de ses responsabilités, l’Etat de l’assistance provoque
la déperdition des forces humaines, l’hypertrophie des
appareils publics, animés par une logique bureaucratique plus
que par la préoccupation d’être au service des usagers,
avec une croissance énorme des dépenses. En effet, il
semble que les besoins soient mieux connus par ceux qui en sont plus
proches ou qui savent s’en rapprocher, et que ceux-ci soient plus
à même d’y répondre. On ajoutera que souvent
certains types de besoins appellent une réponse qui ne soit pas
seulement d’ordre matériel mais qui sache percevoir la
requête humaine plus profonde. Que l’on pense aussi aux
conditions que connaissent les réfugiés, les immigrés,
les personnes âgées ou malades, et aux diverses conditions
qui requièrent une assistance, comme dans le cas des toxicomanes,
toutes personnes qui ne peuvent être efficacement aidées
que par ceux qui leur apportent non seulement les soins nécessaires,
mais aussi un soutien sincèrement fraternel.» (Centesimus
Annus, n° 48)
Le pape s’intéresse aussi à ceux qui travaillent
dans les organisations bureaucratiques:
«Cette conscience se trouve étouffée en [eux] dans
un système de centralisation bureaucratique excessive où
le travailleur se perçoit davantage comme l’engrenage d’un
grand mécanisme de production que comme un véritable sujet
du travail, doué d’initiative propre. L’enseignement
de l’Eglise a toujours exprimé la conviction ferme et profonde
que le travail humain ne concerne pas seulement l’économie,
mais implique aussi et avant tout des valeurs personnelles.» (Centesimus
Annus, n° 71)
Les dysfonctionnements et les défauts de l’Etat-Providence
proviennent d’une conception inappropriée des devoirs spécifiques
de l’Etat. Si les aides étatiques en faveur des pauvres s’étendent
exagérément, ceci peut contrevenir au principe de subsidiarité.
En effet, selon ce principe, «une communauté d’ordre
supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d’une
communauté d’un ordre inférieur, en lui enlevant ses
compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de
nécessité et l’aider à coordonner son action
avec celle des autres éléments qui composent la société,
en vue du bien commun» (Centesimus Annus, n° 48). De
même, le principe de solidarité devrait être respecté
et mis en œuvre par des organisations civiques, ecclésiales
et toutes celles qui s’impliquent dans l’économie,
de telle sorte que soit encouragée une coopération vraiment
humaine, une coopération qui reflète l’unité
ontologique du genre humain[5]. Les dysfonctionnements et le matérialisme
impersonnel de l’Etat-Providence créent un problème
par rapport à ces deux principes.
L’idée d’Etat-Providence était riche de promesses.
Elle a même été en partie inspirée par le principe
chrétien que les pauvres ont droit à une considération
spécifique. Ce principe, fondamental effectivement, ne doit pas
être occulté. La question demeure la suivante: quel est le
meilleur moyen de le mettre pratique? Sur ce point, l’Etat-Providence
est resté bien en deçà de ses objectifs: il n’est
pas un moyen suffisamment efficace pour élever le niveau de vie
des pauvres; il ne permet pas de leur accorder cette attention particulière
à laquelle l’option préférentielle pour les
pauvres leur donne droit.
Troisième proposition:
L’économie de marché est un système souple
et ouvert,qui permet de ce fait à la philanthropie de s’exercer
mieux que dans tout autre système.
Historiquement, les sociétés qui se sont montrées
les plus charitables ont été celles qui ont été
les plus riches, et les sociétés les plus riches ont été
celles qui ont été les plus libres. Quand les gens ont plus
d’argent disponible, ils peuvent consacrer plus de leurs biens à
des causes charitables. De plus, la prospérité permet aux
gens d’avoir plus de temps de loisir que de temps de travail et
ceci leur permet de consacrer plus de temps à des activités
de service, et notamment au service des plus pauvres. Seule une économie
de liberté permet de libérer du temps pour cela. C’est
la raison pour laquelle les sociétés libres sont plus attentives
aux besoins des plus vulnérables. Seule une économie de
liberté peut produire ce genre de richesses, et ce n’est
pas de l’égoïsme mais de la vertu, quels que soient
les conditions économiques, que d’aider son prochain.
Permettez-moi de faire ici une distinction cruciale: il n’y a rien
dans les mécanismes de l’économie libre qui, d’une
manière ou d’une autre, incite les gens à tendre une
main charitable aux moins fortunés. L’appel à aider
les autres vient de raisons religieuses et culturelles qui peuvent exister,
ou non, quel que soit le système économique. L’avantage
de l’économie de marché tient précisément
à sa capacité de créer des biens abondants qui donneront
des moyens d’action à ceux qui le désirent; mais la
logique du marché n’est pas la même que celle qui appelle
à la charité. Cet appel ne provient que d’une formation
morale et culturelle. Par conséquent, la mise en œuvre pratique
de la charité ne peut que varier d’un pays à un autre.
Mais une fois que la force de l’appel à la charité
est entendue, c’est justement l’économie de marché
qui donne les moyens de sa réalisation complète. Je dis
donc que, si l’économie de marché est nécessaire,
elle est loin de suffire par elle-même à la mise en œuvre
du principe de l’option préférentielle pour les pauvres.
Pour illustrer ce point, voyons le cas des Etats-Unis. Les Etats-Unis
sont souvent considérés comme une société
purement vouée au commerce et fondamentalement individualiste (quoique
ce cliché ait été dépassé il y a un
siècle et demi par Alexis de Tocqueville!). En réalité,
il y a plus d’un million et demi d’organisations non commerciales
aux Etats-Unis – dont un pourcentage extrêmement important
s’occupe des pauvres et de ceux qui sont dans le besoin –
et ces organisations ont pour seule source de financement des contributions
volontaires. Avec le développement économique important
du dernier quart de siècle, leur nombre a doublé. Ces organisations
rémunèrent quelque 7 millions de salariés et bénéficient
en plus du travail de 6 millions de bénévoles. Ceci représente
environ 11 % du total des emplois des Etats-Unis. Ce secteur représente
un chiffre d’affaires de mille milliardsde dollars par an, soit
à peu près 10 % du Produit National Brut du pays[6]. Non
seulement les personnes individuelles mais encore les entreprises financent
cet énorme secteur. En terme de nombre de personnes impliquées,
il est décompté que 45 % des adultes de plus de 21 ans donnent
volontairement du temps dans le cadre de ces organisations. Et sur le
plan financier, 89 % des foyers contribuent à leur financement,
et un foyer moyen donne 3,1 % des revenus familiaux, soit 1 620 dollars
US par an.
Ces chiffres sont étonnants. Je peux témoigner par mon
expérience personnelle que le secteur privé est profondément
impliqué dans l’aide aux pauvres tant aux Etats-Unis que
dans le monde entier, et qu’il le fait de manière bien plus
efficace que les organismes publics. Je ne dis pas pour autant que, dès
la mise en place d’une économie libre de marché, se
créerait magiquement un énorme secteur charitable. Je dis
seulement qu’une économie d’initiative offre des occasions
plus nombreuses, tant en termes de temps que d’argent, à
ceux qui désirent donner de leur temps ou de leurs biens aux autres.
L’économie de marché crée une situation qui,
si les conditions culturelles et religieuses préalables sont réunies,
favorise la générosité et la mise en application
du principe de l’option préférentielle pour les pauvres.
Quatrième proposition:
L’option préférentielle pour les pauvres ne doit
pas pour autant conduireà ce que les riches soient ignorés
dans la pastorale de l’Eglise.
Lors de sa visite historique au Mexique, le Pape Jean-Paul II a demandé
que ce secteur particulier de la société que représentent
ceux qui ont réussi dans le domaine économique fasse l’objet
d’une démarche d’évangélisation spécifique.
«L’amour des pauvres est un amour de préférence;
mais il n’est pas exclusif» a-t-il dit. Faisant allusion à
la théologie de la libération, il a fait le reproche que
«les classes dirigeantes avaient été négligées
dans l’action pastorale et que, de ce fait, beaucoup de personnes
s’étaient éloignées de l’Eglise»[7]. Cette déclaration
a tellement étonné les participants et les journalistes
présents que ce message a figuré à la une des journaux
les plus importants des deux hémisphères. Pourquoi donc
devrait-on s’intéresser aux riches?
La raison en est évidente: l’Eglise ne peut se désintéresser
du secteur de la société qui fournit la grande majorité
des responsables de la vie économique et civique. Si, pour des
raisons idéologiques, ceux-ci sont considérés comme
des étrangers à l’Eglise, ils ne pourront alors se
tourner vers d’autres valeurs que les valeurs purement temporelles.
L’attention aux pauvres est importante, et est même une obligation
prioritaire, mais l’Evangile ne s’adresse pas à un
seul groupe social qu’elle privilégierait, et qui plus est,
un groupe défini selon des critères de niveau de vie. L’Evangile
est pour tous, riches et pauvres, et aucun groupe social ne doit être
ni diabolisé ni canonisé.
Une foi qui néglige ou exalte un seul groupe social sur la seule
base de sa richesse matérielle n’est pas fidèle à
sa mission: en définitive, la racine du bien et mal réside
dans le cœur de l’homme et non dans son compte bancaire. De
plus, si l’Eglise ne s’intéresse pas aux classes dirigeantes,
tous les efforts qu’elle pourra faire pour promouvoir l’inhérente
dignité de la personne humaine dans les cultures particulières
et dans la société en générale ne pourront
jamais aboutir.
Ceux qui ont réussi dans les affaires ne doivent pas faire l’objet
d’une condamnation sans appel; il faut plutôt leur rappeler
leurs obligations sociales. Nous retrouvons ainsi une spiritualité,
dont les racines remontent à une époque où l’envie
n’avait pas encore été élevée, au nom
de la lutte des classes, à la dignité de vertu. Saint François
de Sales (1577-1622) s’est fait l’écho de traditions
similaires dans L’introduction à la vie dévote,
un des livres de piété les plus populaires depuis trois
siècles. Au lieu de condamner la richesse, saint François
de Sales conseille de l’investir sagement et de l’utiliser
au service des autres. Vivre une vie spirituelle épanouie demande
qu’on prenne grand soin (plus même que les «mondains»
ne le font) «de faire fructifier [ses] biens». Dieu nous a
confié des biens «pour les faire fructifier et, ce faisant
(…) lui [être] agréables d’en prendre soin».
Mais la richesse ne corrompt-elle pas? «Il est une grande différence
entre avoir du poison et être empoisonné», fait remarquer
avec raison saint François. «Vous pouvez disposer de richesses
sans être empoisonnée si vous les avez dans votre bourse
et non dans votre cœur. Etre riche effectivement et pauvre de cœur,
c’est le grand bonheur du chrétien». Et le grand saint
de conclure: «Soyons donc diligents pour conserver nos biens, et
même pour les faire fructifier si quelque juste occasion s’en
présente».[8]
Cinquième proposition:
La pauvreté peut prendre de nombreuses formeset nous faisons
une erreur de ne nous intéresser qu’à la pauvreté
matérielle relative,sans nous intéresser aussi à
la pauvreté spirituelle.
Sur le long terme, la pauvreté est plus que l’état
de manquer de biens matériels; c’est un état qui vient
de problèmes profonds et structurels, problèmes qui touchent
des zones où la Foi et les valeurs se rencontrent, et qui touche
au plus profond des personnes. Vraiment, la persistance de la pauvreté
au sein d’un même groupe social représente pour les
personnes concernées un échec: échec quant aux valeurs
morales, quant au développement culturel et quant à la charité
chrétienne. Ces problèmes complexes et aux racines profondes
sont, dans une économie libre et en expansion, mieux traités
par les personnes individuelles, les familles, et les églises qu’elles
ne le sont par des organisations étatiques dont le principe méthodologique
est la contrainte et non la charité. L’idée que tout
être humain a un droit absolu à un certain niveau de biens
matériels et que l’Etat peut garantir ce droit vis-à-vis
des autres membres de la société par la contrainte ou sa
menace, pose une problématique morale complexe quant à la
sécurité des biens possédés et la liberté
de la personne humaine.
On dit parfois que l’économie de marché est un système
matérialiste. Une meilleure approche est de voir ce système
dans une perspective personnaliste; on peut alors dire que c’est
un système de liberté qui facilite la pratique de valeurs
partagées au sein d’une société donnée.
Le système de l’économie de marché ne doit
pas être considéré comme la traduction économique
d’une doctrine morale, quoiqu’il se fonde très certainement
sur des principes qui méritent d’être défendus
sur le plan moral; mais il doit être vu plus précisément
comme un système qui a une potentialité morale, au
sens où il ne peut que refléter la culture sous jacente
à un certain ordre social. Aucune société ne peut
survivre si elle néglige l’option préférentielle
pour les pauvres; mais une société où se déploie
un système économique de liberté permet à
la société non seulement de devenir prospère mais
encore de mettre en œuvre l’option préférentielle
pour les pauvres.
Je conclurai en insistant à nouveau sur le fait qu’un catholique
qui veut vivre l’option préférentielle pour les pauvres
doit d’abord s’assurer que le système économique
se fonde non sur n’importe quelle culture morale, mais sur une culture
morale qui est en accord avec la loi naturelle et qui cherche la vérité.
L’économie d’entreprise, et les entreprises elles-mêmes,
ne s’opposent pas à un tel idéal, mais offrent au
contraire la possibilité de vivre en accord avec notre vocation
de manière efficace et productive. Même dans un monde où
priment l’esprit de consommation et le matérialisme, où
la culture est profondément imprégnée d’athéisme
pratique, il est encore possible de vivre une vie de vertu et conforme
à notre vocation. Finalement, la source de l’éthique
économique ne se trouve pas dans le seul marché. Ce n’est
qu’à partir d’une rencontre personnelle avec notre
Créateur que nous pourrons développer les vertus qui permettront
à une économie productive de prospérer et de porter
secours à tous les membres de la société, et en particulier
aux plus vulnérables.
Texte de la conférence prononcée à Paris le 12 mai
2003à l’invitation de la Fondation de Service Politique et
de sa revue Liberté politique,de l’Association des
Economistes Catholiqueset du Cercle Frédéric Bastiat de
Paris et de son bulletin Le Point de Rencontre.
Le Père Robert Sirico, prêtre de l’Eglise Catholique,préside
l’Acton Institute for the Study of Religion and Liberty,161 Ottawa
Ave., NW, Grands Rapids, Michigan 49503, USA,tel.: (616) 454-3080, rsirico@acton.org
www.acton.org
[1]Agenda social, Une collection des textes du magistère,
Conseil Pontifical Justice et Paix, Libreria Editrice Vaticana, 2000,
p. 168.
[2]Index of Economic Freedom, Washington: Heritage
Foundation, 2003 et World Development Indicators, New York: The
World Bank Group, 2001.
[3]David Dollar et Aart Kraay, «Growth is Good
for the Poor», Development Research Group, The World Bank, March
2001, www.worldbank.org/resaerch/growth/
[4]James Dorn, Steven Hanke, et Sir Alan Walters,
The Revolution in Development Economics, Washington: Cato Institute,
1998
[5]Cf. Robert Sirico, «Free Markets and the Profit
of Solidarity», Globalization, Economics and the Family,
Rome: Libreria Editrice Vaticana, 2001, pp. 13-20.
[6]Up to date statistical information on non profits
at www.onphilanthropy.com
[7]Ecclesia in America, Mexico City, 22 janvier
1999.
[8]Saint François de Sales, la Vie spirituelle
dans le monde, nouvelle traduction de l’Introduction à
la vie dévote, traduit du texte original par André Sadrin,
Paris:Téqui, 1987, cit. 3° partie, chap. 14 et 15.
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