Liberté religieuse et Liberté économique[1]
Robert A. Sirico
"Le Concile du Vatican déclare que la personne humaine a
droit à la liberté religieuse." Ainsi commence le premier
chapitre de la "Déclaration de Liberté Religieuse"
approuvée par le Second Concile du Vatican le 7 Décembre
1965 . Ce qui découle de cette phrase solennelle est une impressionnante
et puissante argumentation, en faveur des structures juridiques et des
ordres sociaux qui permettent à la cité de laisser s'épanouir
la liberté de conscience en matière de foi religieuse. "Tout
homme doit être exempt de contrainte de la part des individus, des
groupes sociaux et de tout pouvoir humain, de telle sorte que , dans les
limites légitimes, personne ne soit amené à agir
contre ses convictions, ni ne soit empêché d'agir selon ses
convictions religieuses, en privé comme en public, isolément
ou en association avec d'autres." Le fondement d'une telle assertion
ne se trouve pas dans un vague appel à la tolérance ou au
pluralisme, comme nous sommes accoutumés d'entendre dans l'âge
post-moderne. Bien au contraire, c'est une position enracinée dans
la nature même de l'homme, par laquelle nous sommes astreints en
conscience à adhérer à des vérités
connaissables , mais qu'il nous faut chercher nous-mêmes en l'absence
de toute coercition étatique ou cléricale.
En arrière-plan de cette prise de position conciliaire, il y a
eu dans notre siècle un ouvrage monumental de culture ecclésiale.
Le titre est emprunté aux premiers mots du projet de Constitution
des Etats-Unis: Nous tenons pour vrai ce qui suit / Réflexions
catholiques sur la Proposition Américaine, publié en
1960 par John Courtney Murray, de la Société de Jésus
.C'est une oeuvre exceptionnellement importante , non seulement pour son
influence sur la rédaction de la déclaration sur la liberté
religieuse, mais aussi parce qu'il a représenté un défi
fondamental aux Chrétiens du monde entier, en un temps où
les événements mondiaux les obligent, à tort ou à
raison, à composer avec les idées démocratiques qui
marquent ce siècle. Or quel pays, en 1960, avait autant d'expérience
de la démocratie moderne que les Etats-Unis, où les Catholiques
sont une minorité parmi des Protestants, et ont même connu
en quelque mesure leur persécution confessionnelle ?
John C Murray naquit à New York, fit ses études au Collège
catholique de Boston, et reçut son doctorat en théologie
à l'Université Grégorienne de Rome. C'est un écrivain
connu largement, tant en milieu universitaire que dans les "medias",
qui enseigne depuis 1937 au Woodstock College. Le Frère Murray
s'est aussi distingué en écrivant le premier commentaire
élogieux catholique, du système américain de liberté
religieuse; ce livre devait exercer une influence profonde sur les Catholiques,
non seulement en Amérique mais dans le monde entier. C'est Murray
qui a aidé le plus efficacement la Chrétienté à
passer de l'ère monarchique à l'ère démocratique
.Sa théologie politique de liberté, qui bien entendu avait
de longs antécédents dans la doctrine de l'Eglise, a fourni
aux Catholiques américains les moyens d'identifier la place de
leur Foi dans la vie publique, d'une façon entièrement différente
de celle à laquelle ils étaient accoutumés. Ils se
rendirent compte de la futilité de tout espoir d'acquérir
à leur Eglise un quelconque statut privilégié dans
la République américaine (si tant est qu'il en restât
pour nourrir cet espoir) et s'assimilèrent le raisonnement moral
qui sous-tend l'idée de liberté de conscience. Fr. Murray
adjurait les Catholiques d'assumer leur responsabilité d'exercer
un influence sociale par le canal des institutions culturelles, qu'il
considérait comme ayant à la longue une influence plus profonde
sur l'ordre social et sur les âmes, que n'en pourraient jamais avoir
les institutions politiques et strictement juridiques.
Le plaidoyer du Fr.Murray en faveur de la liberté de conscience
n'est pas, écrit-il, un abandon , mais bien plutôt un aboutissement,
de l'éthique sociale et de l'impératif théologique
du Catholicisme. Sa démonstration se lit aujourd'hui avec autant
de force persuasive, qu'elle a dû en avoir en 1960. Je prétends
même, au surplus, que l'argumentation du Fr. Murray touchant la
liberté religieuse peut tout aussi bien être utilisée
en faveur de la liberté économique, qui couvre le domaine
dans lequel la vie en société procure le bien-être
des personnes. Ici également, conscience, choix et nature humaine
jouent leur rôle respectif dans le drame moral vécu socialement
par l'humanité . Tout comme l'idée de liberté est
au centre du perfectionnement spirituel, la liberté économique
est un facteur crucial du progrès matériel du monde entier.
Et le développement matériel lui-même - dans une acception
entièrement chrétienne du terme - va plus loin que le dédain
gnostique des soucis matériels, pour embrasser en totalité
la bonté de la Création , moyennant la responsabilité
de chaque homme ou femme de "soumettre et gérer" ce monde
réel.
Dans ce qui suit, je souhaite présenter, dans la tradition de
Jacques Garello, la défense de l'ordre économique libéral
(au sens classique) et y procéder en suivant largement l'optique
de Murray. Je soutiendrai que le capitalisme - c'est-à-dire l'économie
libre fondée sur la propriété privée et le
contrat de gré à gré - peut être considéré
comme la formalisation économique du principe général
de liberté civique, principe que Murray appliqua à l'idée
de démocratie politique. Dans la foulée, je compte présenter
un raisonnement analogue à celui que le Fr.Murray a développé
à propos de la question de la censure officielle, visant cette
fois les activités moralement douteuses des agents économiques.
Le Fr. Murray déclarait que les Américains devaient élaborer
un concept plus "européen" du rapport entre le Droit
et la Société en général; de même, les
Américains devaient adopter une vue plus large de la responsabilité
de se comporter vertueusement en l'absence de pouvoirs contraignants.
Le Fr. Murray dresse son plaidoyer pour la liberté religieuse
en soulignant pourquoi il était devenu nécessaire d'étudier
la question - a savoir le fait de la diversité des confessions.
Pour commencer, Catholiques et Protestants se méfient des intentions
politiques les uns des autres, et ce problème est particulièrement
brûlant aux Etats-Unis. L'Amérique a affaire aux forces adverses
du sécularisme et du judaïsme. Chacune a ses propres tendances
culturelles et ses programmes confessionnels, culturels et politiques.
(Il écrivait cela en 1960. Après 37 ans, ces divergences
existent encore mais elles ont perdu de leur acuité par l'expansion
du sécularisme, qui ronge les deux groupes de l'intérieur
et de l'extérieur. Le développement d'une coopération
entre les orthodoxes de tous les secteurs a été grandement
favorisé par le mouvement politique" pour la vie, contre l'avortement"
. C'est devenu le terrain de rencontre et une cause commune pour les tenants
de tous les camps. Les Juifs intégristes se trouvent souvent alliés
avec les Chrétiens conservateurs, dans un assortiment de divers
problèmes politiques et culturels.) Murray appelle cela les quatre
"grandes conspirations" - groupes dont les membres sont solidaires
devant les questions fondamentales impliquant les valeurs et l'ordre politique
- et il déclare que le problème fondamental de la liberté
que l'Amérique s'efforce de résoudre consiste à les
amener à conspirer en un seul ensemble, qui sera la Société
américaine "civile, juste, libre, paisible et unie".
Bien évidemment, il serait absurde de penser que Dieu soit satisfait
de la division des croyants. Jésus nous a dit que Son Père
souhaite que son Eglise soit une ; par conséquent, écrit
Murray, au sens strict, le pluralisme religieux est contraire à
la volonté divine. Comment, dès lors, pouvons-nous la tolérer
? "C'est la condition humaine; cela est inscrit dans les rouleaux
de l'histoire; cela ne cessera pas merveilleusement de perturber la Cité."
Il expose que l'espoir est vain de voir , dans une société
religieusement hétérogène, surgir une unanimité,
et nous presse de viser deux autres objectifs : limiter entre nous les
hostilités, et développer entre nous le dialogue. (Pour
Murray, il n'importe pas de savoir si cette proposition est l'idéal,
ou si elle est simplement utile; ce qui compte est la nécessité
de réagir devant la réalité de la situation. Si nous
attachons de la valeur à la paix sociale, ce que font les Catholiques,
il convient que nous utilisions des moyens moralement bons pour neutraliser
les différences confessionnelles dans les relations sociales, sans
nous dérober au devoir de répandre l'Evangile.)
Le Fr. Murray poursuit en dressant une série de parallèles
entre la notion libérale classique de libre gouvernement national,
la notion catholique de subsidiarité, et la suprématie du
Droit (Rule of Law). Le principe selon lequel chacun doit être traité
avec justice suivant l'idéal d'égalité des droits,
et celui que le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins,
sont à la fois admis par les Américains et par les Catholiques
. Comme l'exprime le Fr. Murray, la thèse américaine est
que la Pouvoir gouvernemental n'est pas juridiquement omnipotent ; son
autorité est limitée, et l'un des axiomes de limitation
est la distinction entre l'Etat et l'Eglise, dans leurs objectifs, méthodes
et schémas d'organisation.
La première idée qui relie ces traditions se rattache directement
à l'ordre économique : c'est le principe du "libre
consentement" ; ce principe là était inhérent
à l'idée médiévale de royauté. Le roi
est tenu de gouverner selon les voeux de ses sujets, ou au moins sans
graves objections de leur part, autrement dit avec leur consentement.
La tradition américaine a réaffirmé ce principe,
tout en étendant sa portée jusqu'à de nouvelles conséquences
logiques. Le pouvoir est borné à la fois par le Droit et
par la volonté des personnes qu'il gouverne. Tel est le sens de
l'expression "Le gouvernement est celui du peuple, par le peuple
et pour le peuple"; la société n'est pas gouvernée
de l'extérieur, elle se gouverne elle-même. Cette proposition
américaine " implique un profond acte de foi en la capacité
des gens à se gouverner eux-mêmes." (Mais, ajoute le
Fr Murray, "cette foi n'était pas irréaliste ... c'était
penser que les gens sauraient comprendre les objectifs généraux
des politiques gouvernementales, spécialement lorsqu'elles impliquaient
des problèmes moraux. Le consensus américain acceptait la
prémisse de la société médiévale, qu'il
existe un sens de la justice inhérent au peuple, en vertu duquel
les citoyens sont capables, selon l'expression ancienne, de "juger,
diriger et rectifier" les procédés gouvernementaux.)
Le second principe est celui des "libres institutions", expression
montrant que Murray l'estime lié à la stricte distinction
entre la Société et l'Etat (à noter que la distinction
entre Société et Etat ne contredit pas le principe de l'unité
entre le gouvernement et le peuple. Etat est un terme délimitant
l'ensemble des moyens imposant l'obéissance aux lois promulguées,
Cet appareil est nécessairement distinct à la fois du Gouvernement
et des gouvernés; le gouvernement - ou pouvoir politique - est
l'ensemble des institutions définies et protégées
à la fois par la loi et par le consensus du peuple.) Le Fr. Murray
écrit: "Ce principe était aussi inhérent à
la Grande Tradition. Avant qu'elle ne fut annulée par l'avènement
de la moderne Société-Etat omnipotente, le principe s'était
exprimé dans la distinction entre l'ordre du politique et l'ordre
du culturel, ou dans le langage de l'époque, entre studium et
imperium. L'entier domaine des idées était en général
autonome en face du gouvernement; il était exempt de la discipline
politique, qui ne pouvait s'exercer que sur les actions, mais non sur
les idées." Murray signale avec quelque ironie que tandis
que l'Amérique se considère comme un pays protestant, cette
tradition des libres institutions "a trouvé, et trouve encore,
son foyer intellectuel au sein de l'Eglise Catholique".
L'une des implications de cette discussion est que l'idée de planification
centrale - en politique, en culture et en économie - est exclue
comme une violation de l'un et l'autre principes établis. "L'ordre
ne devrait pas être imposé d'en haut" écrit Murray
"mais devrait s'épanouir spontanément par la libre
observance des abstentions et des impératifs qui émanent
d'un principe moral intrinsèquement détenu. Le mot "spontanément
"ici employé a une résonance profonde dans l'histoire
moderne de la pensée libérale classique, spécialement
dans l'oeuvre de Friedrich A. Hayek, qui adopta l'expression "ordre
spontané" pour désigner le type d'ordre engendré
par le système de marché fondé sur le respect des
droits de propriété et de contrat, sous la suprématie
du Droit Hayek écrit que le "principe fondamental" de
l'ordre économique libéral classique, est que " dans
la gestion normale de nos affaires nous devrions faire le plus possible
appel aux forces spontanées de la société, et recourir
le moins possible à la coercition ; c'est là un principe
susceptible d'une variété infinie d'applications."
Parmi les nombreuses dimensions profondes de cette analyse, figure celle
par laquelle le Fr.Murray rattache le concept de liberté religieuse
à celui de liberté en général.. Il ne concède
même pas que le pluralisme religieux puisse coexister durablement
avec un pouvoir politique qui viole le principe de consentement et celui
de libres institutions. Exactement comme un gouvernement ambitieux a tendance
à prendre parti dans les conflits sectaires, les variantes de la
liberté sont reliées les unes aux autres et se renforcent
mutuellement. Plus le gouvernement s'étend et s'immisce dans les
affaires de la société civile, moins il laisse de champ
à la liberté religieuse. L'on peut dire que les libres institutions
sont spécialement importantes comme protectrices des droits religieux.
Aujourd'hui cependant, il y a chez les gens qui insistent le plus sur
la séparation entre Eglise et Etat (ce qui le plus souvent tourne
à la séparation entre la société et la religion,
au rebours de ce que préconise Fr.Murray) une tendance à
étendre un secteur public envahissant et peu, ou point, respectueux
du droit de consentement. Ce serait aussi fausser le point de vue de Murray,
que d'opposer sa position en faveur d'institutions protégeant le
pluralisme religieux, aux objectifs généraux de la Proposition
américaine d'autonomie nationaleet de libres institutions; toutes
ces libertés coexistent.Quand le Pouvoir est a priori subordonné
au développement spontané de la société, les
institutions politiques ont toutes chances de refléter le principe
de consentement , et la liberté découlera organiquement
des valeurs de la communauté, sans recourir à la coercition
exercée depuis le sommet. "Le Gouvernement se soumet au jugement
selon ce que la société tient pour Vérité
; il n'est pas lui-même le juge de cette vérité."
A cet égard, le Bill of Rights américain diffère
radicalement de la Déclaration des Droits de la Révolution
Française, qui fut une "concoction" rédigée
par un comité d'intellectuels, lesquels n'avaient pas compris qu'une
communauté politique est - comme l'homme même - enracinée
dans l'histoire et la nature. A l'opposé, les hommes qui bâtirent
le Bill of Rights " comprenaient l'histoire et la tradition, et concevaient
la nature sous l'éclairage de l'une et l'autre. "Ils étaient
des individualistes," mais pas au point d'ignorer la nature sociale
de l'homme". Leur pensée était dans la tradition catholique
de l' homo liber et legalis , la notion médiévale
de l'homme dont la liberté "repose sur la Loi, une loi qui
était la coutume venue d'un long passé, dans laquelle s'exprimait
la nature de l'homme, et dont les légitimes libertés étaient
possédées en association avec ses semblables". Avec
une telle approche, ce n'est pas seulement la liberté religieuse
qui est protégée, mais aussi "la liberté d'expression,
d'assemblées, d'association, et de pétition pour redressement
des griefs", et, de façon cruciale pour les objectifs de l'ordre
économique, "la sécurité des personnes, du domicile
et de la propriété." C'étaient là "les
grands droits à la fois historiques, civils et naturels".
La liberté religieuse, dans le contexte américain, est
légalement enchâssée dans le Premier Amendement, qui
est à juste titre considéré comme "une loi,
pas un dogme". Il ne répond à aucune "des éternelles
questions humaines concernant la nature de la vérité et
de la vérité, ou de la façon dont l'ordre spirituel
de la vie d'un individu doit être organisé, ou non... Il
n'est pas nécessaire de lui conférer un assentiment religieux,
mais seulement une obéissance civique rationnelle. Le Bill of Rights
"ne contient pas des articles de foi, mais des articles de paix".
L'avantage de cet arrangement pour l'Eglise est qu'elle est "entièrement
libre" de se définir elle-même et d'exercer pleinement
sa juridiction spirituelle. Il est ainsi reconnu par la loi qu'il existe
une zone dans laquelle le Pouvoir n'a pas compétence. Cet espace
coïncide avec le champ d'action de la mission divine de l'Eglise
et, dans ce domaine, l'Eglise est absolument indépendante, exempte
de toute ingérence de l'autorité politique.
Précisément les mêmes thèses peuvent être
présentées quant au domaine de la liberté économique.
Ainsi que l'a constamment souligné le Pape Jean Paul II, l'économie
de marché n'est pas une valeur ultime . Ce n'est pas un article
de foi; elle a ses bornes. La "main invisible" du marché
n'est pas identique à la main de Dieu opérant dans le monde
(encore que nous puissions voir dans les produits du marché une
créativité analogue à la créativité
divine). Le libre marché, ou économie d'entreprises est
simplement ce qui s'est instauré, sous forme d'arrangement institutionnel
le consacrant, à partir de la protection de certains droits, à
savoir ceux de propriété, de contrat et d'association volontaire.
Avec le développement de la division du travail et de l'entreprise
concurrentielle, vinrent l'expansion des occasions de travailler, d'épargner,
d'investir, d'innover et la prospérité. Par conséquent,
il est légitime de considérer le capitalisme non comme un
système économique artificiellement bâti, mais tout
bonnement le fruit spontané et institutionnalisé de l'ordre
social qui consiste à protéger les droits. Et en accord
avec le principe de consentement, le processus de marché repose
sur le concept d'engagement de gré à gré pour coopérer
en vue d'avantages mutuels. C'est un moyen pacifique d'allocation des
ressources de la société dans l'immense variété
des finalités à satisfaire. Comme la liberté religieuse,
la liberté économique n'est pas article de foi, mais règle
de paix. L'avantage pour les classes commerçantes et pour les consommateurs
(qui dans une économie de marché sont les agents souverains
et ultimes de direction des activités économiques) est qu'ils
sont libres de se définir eux-mêmes, de choisir leurs achats
et leurs productions selon le principe de l'avantage mutuel. La loi reconnaît
ainsi que la zone des activités économiques est en-dehors
de la compétence des autorités politiques. Ce qui assure
pleine liberté à la créativité , et l'entière
imputation des responsabilités aux individus et familles - qui
sont une dimension inéluctable de l'abondance matérielle
dans une classique société libérale.
De même que la liberté religieuse, la liberté économique
est nécessairement liée à la liberté politique.
Nous ne pouvons nous offrir le luxe de combiner une politique économique
collectiviste, socialiste ou interventionniste avec la liberté
religieuse et politique, car une fois le principe de coercition introduit
dans un domaine il tend inévitablement à s'étendre
aux autres ; finalement, notre siècle nous a appris que nous sommes
placés devant un seul choix : assumer la liberté dans tous
les domaines de la société ou bien l'exclure dans tous.
Il est possible de percevoir, dans l'histoire de l'Amérique, le
lien direct entre liberté religieuse et liberté économique.
Comme l'écrit le Fr.Murray, les commerçants du New Jersey,
de New York , de Virginie et des colonies plus méridionales étaient
aussi vigoureusement attachés à leur liberté religieuse
qu'aux profits commerciaux. Persécution et discrimination étaient
aussi nuisibles pour les affaires du marché que pour les affaires
de la foi. Il faudrait une étude difficile et prolongée
pour trouver comment ce lien s'est trouvé rompu à l'époque
moderne, époque où les avocats de la liberté religieuse
sont hostiles à la liberté commerciale et où la classe
commerciale se soucient moins qu'elle ne le devrait de protéger
l'Eglise contre les empiétements de l'Etat. Mais la réponse
réside certainement en partie dans la croissance de l'interventionnisme
, qui a faussé et corrompu à la fois la liberté d'entreprise
et ll'indépendance de l'église, dissolvant les liens naturels
qui, simultanément, les rattachent intellectuellement et pratiquement.
Bien que le traité de Murray sur la liberté religieuse
ne discute qu'en passant de questions économiques (à part
la description de la protection institutionnelle des droits de propriété,
inhérents aux fondements d'un régime respectueux de la Loi
naturelle), son livre contient une adhésion foncière à
l'économie libre en particulier. "L'objectif de croissance
le plus évident de la société libre a été
son système économique d'entreprises... Pour promouvoir
ce gigantesque développement, il y eut la pression des besoins,
aspirations, désirs, rêves, passions, et illusions..."
L'Eglise Catholique des Etats-Unis avait accepté cet état
des choses (écrit en 1860). Le marché avait créé
une énorme richesse, largement répandue, et sans ces ressources
les oeuvres de charité et d'enseignement de l'Eglise n'auraient
pas été possibles. Le Fr. Murray avertit en outre que "les
altérations dans la structure de l'économie dans la direction
d'un "socialisme d'Etat" aboutiraient à altérer
subtilement l'attitude du peuple chrétien à l'égard
des institutions de l'Eglise". Centesimus Annus déclare:
"Non seulement il est mauvais du point de vue éthique de méconnaître
la nature humaine, qui est faite pour la liberté, mais en pratique
il est impossible d'y parvenir."
Pour percevoir la portée des intuitions de Murray quant aux relations
économiques, le mieux est de nous reporter à la Constitution
of Liberty de F.A.Hayek, que l'on peut considérer comme inséparable
de We Hold These Truths. C'est là que les institutions de
l'économie libre et leur fonctionnement, dans le contexte de la
société libérale classique, sont décrits et
justifiés de la manière la plus complète. L'objet
de ce traité est de comprendre plus à fond l'ordre social
où la coercition est réduite tandis que le principe de consentement
imprègne tous les aspects de la vie en société. "L'on
peut se dispenser de coercitions, écrit Hayek, en laissant aux
individus la faculté de s'assurer quelque sphère privée
dans laquelle il est exempt d'une telle immixtion." Cela exige surtout
que soit protégée la propriété privée
dans ses divers aspects. C'est la première étape dans la
délimitation du domaine de chacun. Avec la dispersion des titres
de propriété vient la nécessité du contrat,
qui permet de rendre utilisable la propriété d'autrui pour
la satisfaction des besoins de tous. Personne n'est réduit à
dépendre de son propre bien , ou de celui d'un petit nombre de
partenaires, pour faire face à sa subsistance et à ses aspirations.
Tout un chacun dans la société peut, grâce à
la division des tâches et au principe de spécialisation,
participer au processus de marché, profiter des activités
des autres, se fier à la compétition pour réduire
le gaspillage des ressources , et se trouver récompensé
de pratiquer les vertus traditionnelles telles que la prudence, l'épargne,
la créativité et le travail. La propriété
privée a une destination publique dans une économie de marché.
Même des institutions aussi terre à terre que les prix, le
profit, les taux d'intérêt, fournissent des signaux incitant
à se comporter d'une façon qui sert aussi le bien commun.
Les prix opèrent une affectation des ressources la plus profitable
socialement, (le principe de l'offre et de la demande étant l'agent
de conservation le plus vigilant que l'humanité ait jamais découvert).
Les profits signalent les réussites, et procurent davantage que
leur juste rémunération: ce sont les mécanismes de
choc en retour qui renseignent les entrepreneurs sur le caractère
utile ou non de leurs efforts pour servir le public. Les taux d'intérêt
sont le ressort crucial des décisions des investisseurs et épargnants
quant à la répartition et coordination des ressources, sur
un large canevas de prévisions. L'expérience a démontré
mainte fois que les empiétements du pouvoir gouvernemental sur
ces signaux spontanés aboutit à les fausser, et provoquent
des dislocations des flux de ressources (disettes artificielles), déformant
les indications du marché (incitant les producteurs à mal
employer les ressources), déséquilibrant la consommation
par rapport à l'investissement.
Le Pape Jean Paul II a parlé de façon hautement favorable
de l'économie de marché, tout en dénonçant
les dangers de matérialisme, de "consumérisme",
d'investissements immoraux et de l'emploi du marché pour exploiter
le vice: "Il n'y a rien de mal à désirer améliorer
son existence" écrit le Pape "Ce qui est mauvais, c'est
un style de vie que l'on prétend salubre alors qu'il vise à
"l'avoir" plutôt qu'à "l'être",
et que l'on veut avoir plus non pas en vue d'être meilleur, mais
afin de jouir davantage de la vie comme si cet agrément était
une fin en soi." Dans le contexte américain, cela se traduit
par un matérialisme excessif (par exemple, Noël est un événement
d’ordre bien plus capitaliste que religieux) et par le volume croissant
de l'offre et de la demande de pratiques immorales (drogues, pornographie,
prostitution, etc.). Ces symptomes d'avidité à "avoir"
ne sont pas imputables à l'économie mercantile en soi, mais
bien plutôt à la médiocrité des valeurs poursuivies
par les acteurs, et à leurs choix immoraux, alors qu'ils constituent
une part de l'économie de marché - ainsi que l'observe le
Pape dans Centesimus Annus. Le péché est moins institutionnel
qu'individuel; il n'en est pas moins réel et destructeur de l'ordre
social. "Une culture donnée révèle sa façon
de voir globalement l'existence, à travers les choix qu'elle fait
dans ses productions et ses consommations. C'est ici que se présente
le phénomène du"consumérisme". En discernant
de nouveaux besoins et de nouvelles façons d'y répondre,
l'on doit se guider sur une image d'ensemble de l'homme, respectant toutes
ses dimensions d'être, et subordonnant celles matérielles
et instinctives à celles intérieures et spirituelles."
Comment John Courtney Murray affronte-t-il ces deux sous-produits regrettables
de la liberté, spécialement dans leur variante américaine?
Sa réponse s'appuie sur son intuition des critiques radicales que
mérite le caractère américain relativement à
ses institutions publiques. L'esprit américain, écrit-il,
n'a jamais tiré au clair les relations entre la Morale et le Droit.
Ces deux ordres de réalités sont fréquemment confondus,
et cela en l'une ou l'autre de deux perspectives. Les Américains
ne comprennent pas l'adage médiéval, que "tout ce qui
est juste devrait être la loi". Par Loi (ou Droit) le Moyen
Age n'entendait pas le contenu d'une législation écrite,
appuyé par les moyens publics de coercition; l'on entendait par
là la structure entérinée par la société,
des comportements et de la culture, y compris la coutume, les manières
et valeurs des individus qui composent cette société-là.
Les Américains ont tourné l'adage en sens inverse, "
tout ce qui est coutume devrait être légal". De sorte
que la culture américaine est en quelque sorte supposée
valider l'attitude amorale de ceux qui disent: "Ce pays-ci est un
pays libre". Autrement dit, je suis quitte de faire ainsi puisque
tout le monde en fait autant ; le gouvernement ne me punit pas d'agir
ainsi, par conséquent il n'y a en cela rien de mal. Personne n'est
fondé à s'en plaindre. Mais dans une société
libre, une telle attitude n'est pas admissible. La réprobation
publique, l'exclusion des malappris, leur marginalisation sont essentielles
pour maintenir la société dans le droit chemin. Mais ces
réactions traditionnelles perdent leur force lorsque la culture
en vient à confondre liberté et absolue licence. Murray
est d'avis que telle est précisément la tare de la culture
actuelle, et il a vraisemblablement tout à fait raison. A l'inverse,
il faudrait que ce qui est bien soit inclus dans la coutume et le comportement
quotidien, que cela fasse ou non l'objet d'un code formel. La seconde
confusion est directement liée au slogan qui la résume:
"Il devrait y avoir une loi" contre tout ce qui paraît
déplacé, immoral, irritant, ou contraire à telle
ou telle norme communément admise. "Le simplisme de la formule
dénote l'incompréhension de la différence de domaines
entre les préceptes moraux et les lois civiles promulguées
par le Pouvoir".
Comme indices de cette confusion entre le Droit et la Moralité,
Murray évoque la prohibition de l'alcool édictée
en ce siècle, la tendance à pratiquer la censure par un
acte de gouvernement (et non en vertu d'un code religieux) et l'échec
de la République des Etats-Unis à résoudre convenablement
les problèmes de la vie et de la mort, et celui de la conception.
Dans le cas de la prohibition et de la censure, nous voyons une attitude
exagérément restrictive incorporée dans une loi.
L'une et l'autre pratiques violent la règle de St Thomas d'Aquin
comme la résume Murray, pour juger si une loi est prudente: "L'interdiction
sera-t-elle obéie, au moins par la généralité
des gens? Est-il possible d'y contraindre les désobéissants?
Est-il raisonnable d'entreprendre d'imposer telle ou telle règle,
en raison de leur retentissement indésirable sur d'autres secteurs
de la vie sociale? Est-ce que l'utilisation d'une loi répressive
est un bon moyen pour extirper tel ou tel vice socialement nuisible?"
Dans le cas de la lutte contre les stupéfiants , par exemple, la
réponse est probablement négative (dans l'opinion de l'auteur).
Selon l'analyse de Murray, donc, les Américains ont besoin de
développer individuellement leur sens de ce qui constitue le code
moral public, d'y inclure non seulement ce qu'ordonne le Pouvoir mais
aussi les coutumes sociales, et un souci de la vertu; car ce code est
mis en vigueur essentiellement par les normes quotidiennes de comportement.
C'est là un domaine, entre la permissivité et la coercition,
que les Américains ont souvent négligé. De plus,
dans cette analyse de Murray, le pouvoir législatif devra résister
à la hantise de prohiber légalement tout ce qu'il considère,
ou que des intérêts spéciaux considèrent comme
immoral ou nocif. Dans la mesure où le gouvernement ne recourt
pas à la censure, il mérite l'approbation catholique; mais
dans la mesure où la Société civile ne s'élève
pas contre ce qui mérite d'être censuré, ,il faut
l'éduquer de sorte qu'elle assume sa responsabilité quant
à l'obligation d'user vertueusement de la liberté. Le Fr.
Murray ne prétend pas donner de réponse spécifique
à ce qui doit être ou non légalisé ou prohibé
; mais nous pouvons suggérer que le régime américain,
révisé dans le sens qu'il recommande, serait plus socialement
restrictif qu'aujourd'hui (recourant plus souvent à l'ascendant
personnel) et en même temps plus libertarien sur le plan judiciaire
( minimisant l'emploi de la coercition formelle).
Les avocats de la liberté économique peuvent utilement
s'instruire de l'analyse de Murray. Un investissement n'est pas automatiquement
moral, même si le marché l'autorise. Tout achat ne témoigne
pas automatiquement d'une intention vertueuse, même si nous avons
les moyens matériels de l'effectuer. Tout emploi de notre propriété
privée n'est pas automatiquement compatible avec le bien commun,
même si le pouvoir ne doit pas en général s'y opposer.
Il faut que les disciplines sociales restrictives qui encouragent les
vertus soient suffisamment effectives, pour que l'Etat n'ait pas de prétexte
pour outrepasser ses attributions à l'encontre des principes de
consentement et de libres institutions. Les Economistes libéraux
doivent développer cette sensibilité catholique, tout comme
les Catholiques doivent développer leur compréhension de
la vertu propre du Marché. La clef d'une telle réussite
réside dans notre approfondissement du concept de comportement
moral, de sorte qu'il s'étende loin au-delà de ce qui est
simplement légal; et en même temps, en rétrécissant
notre image du champ d'action de la loi, de sorte que l'Etat ne s'immisce
pas dans notre emploi de la liberté politique, économique
et religieuse. L'objectif à atteindre est la restauration des institutions
qui, comme l'Eglise, se tiennent entre l'individu et l'Etat, chacun occupant
sa place propre dans la Société. Ce sont ces institutions
médiatrices qui constituent les garants ultimes de toutes nos libertés.
Notre confiance s'appuie, aux côtés du Fr.Murray, sur la
certitude que " l'ordre dynamique de la raison humaine, qui réclame
de s'exprimer avec toute l'irrésistible autorité de la Loi
Naturelle, a son origine et sa sanction dans un ordre éternel de
raison , dont l'aboutissement est l'intention de la majestueuse Volonté
de Dieu.
[1] Traduction par Raoul Audouin de Robert A. Sirico,
"Religious and Economic Freedom", Un Autrichien en France,
Essais rédigés en l'honneur de Jacques Garello / An Austrian
in France, Festschrift in honour of Jacques Garello, Sous la direction
de / Edited by Kurt R. Leube, Angelo M. Petroni, James S. Sadowsky, Turin:
La Rosa Editrice, 1997, pp.409-424, parue dans Le Point de Rencontre,
n°56, juillet 1998, pp. 14-23. Avec l'aimable autorisation de l'auteur
et de l'éditeur.
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